Di sak na pou di

Les injures racistes à la ministre de la Justice, une affaire d’État

Témoignages.re / 14 novembre 2013

Christiane Taubira est ministre de la Justice. C’est dire si c’est une personnalité importante. Elle a un parcours exceptionnel qui force admiration et respect. Nous avons eu la chance et le plaisir de la recevoir, ici à La Réunion, à plusieurs reprises. La Garde des Sceaux est une femme qui a pleine capacité à faire face aux insultes racistes proférées à son encontre, récemment par une militante du Front national et par une fillette lors d’un déplacement à Angers. Christiane Taubira n’est pas une victime. Elle saura affronter comme elle l’a toujours fait dans tous ses combats avec le souci de faire prospérer la connaissance, le respect et la liberté pour tous.

Derrière Christiane Taubira, il y a des millions de gens, voire des peuples entiers qui, eux, subissent le racisme et les violences qui en découlent chaque jour dans leur quotidien.

Il n’y a rien de réellement étonnant que s’exprime ce racisme dans un pays dont l’identité, la force et la puissance ont pour beaucoup été construites sur un crime contre l’humanité.

Il n’y a rien de bien étonnant — même si cela est grave — de constater l’absence de réactions massives de la part des dirigeants politiques à la fois en France et à La Réunion. C’est courant de les voir faire le dos rond sur les sujets qui touchent profondément l’humain : culture, histoire. Ils attendent que cela passe.

Sauf que cela ne passe pas, car le racisme semble bien ancré dans le système français. Dans un contexte de perte de repères traditionnels et de crise tout autant économique et sociale et surtout politique, le racisme français sort du bois, se déploie et il frappe sans distinction de statut, les non blancs, les noirs, qu’ils soient des inconnus, des stars du football ou la ministre de la Justice. Ce racisme est présent, tapi, prêt à faire le buzz sur internet avec le relais de certains médias qui ne cessent de mettre en “Une” images et titres stigmatisant une partie du peuple français.

Et la France n’en sortira que si elle exprime clairement la volonté de le faire. Elle en sortira en reconnaissant l’existence de ce penchant raciste qui n’est ni un mythe, ni une fatalité. Elle en sortira en acceptant que toute son histoire est celle d’un peuple mélangé et si au plus haut niveau de l’État s’exprime la volonté de mettre en œuvre une politique de déconstruction par l’éducation et la formation des dirigeants politiques à la connaissance et à l’amour de la différence.

La longue marche…

D’où vient ce racisme et pourquoi cela perdure ?

Ce qui est frappant, c’est la résurgence de stéréotypes. Le fait d’être noire et originaire de “l’Outre-mer” français est associé à l’animalité et la sauvagerie. Il en est de même pour les originaires des pays du continent africain. C’est une manière de signifier que toute personne noire se situe au même rang que l’espèce animale. Peu importe son érudition, sa fonction, sa consistance et la qualité du développement de ses potentialités, la femme ou l’homme noir est le semblable du singe, des macaques.

La persistance de telles représentations nous invite à réfléchir sur les mécanismes qui les ont créées, cultivées, valorisées et qui assurent leur transmission collective même quand les systèmes politico-économiques qui les soutenaient ont été abolis. La traite négrière et l’esclavage ont été abolis et reconnus crime contre l’humanité. Il n’y a plus de colonies.

Mais les représentations ont la vie dure et longue.

Dans “Portrait du colonisé“ précédé du “Portrait du colonisateur” (1957), Albert Memmi a montré que le racisme était une construction qui avait pour fonction de justifier, de légitimer la traite et l’esclavage pour des gens dont les croyances religieuses auraient dû leur interdire de pratiquer ce commerce. Si les "marchandises" sont semblables à des animaux sans âme ou réduits par un code juridique — le Code noir — au statut de "meuble", les racistes pouvaient alors dormir la conscience tranquille.

Mais aujourd’hui ? Devons-nous admettre que ces images ont laissé des empreintes durables dans les imaginaires des peuples et dirigeants des « anciennes » puissances coloniales ? Le système colonial français a duré quatre siècles. Il fait fi de l’abolition de l’esclavage ; il fait fi de la Révolution française et des quatre premières républiques. Et aujourd’hui, nous avons les survivances du système colonial dans lequel sur l’ensemble de la planète, les anciennes colonies n’ont toujours pas acquis la pleine responsabilité. Ces peuples doivent encore se battre pour faire connaître et reconnaître leur différence linguistique, historique, culturelle, naturelle, cultuelle d’êtres humains. Tout récemment encore, La Réunion vient de vivre un fait colonial avec la nomination de la maire de Charleville-Mézières en qualité d’Ambassadeur délégué à la Coopération régionale dans l’océan Indien.

Aux thèses religieuses et scientifiques affirmant que des humains sont inférieurs à d’autres se sont ajoutés des phénomènes de culture de masse magnifiquement restitués dans le livre et film “Zoos Humains” de Pascal Blanchard.

Imaginons tous ces gamins, ces femmes, ces épouses, ces mamans, ces hommes, ces maris, ces pères, qui prenaient le temps de se préparer, d’être en joie pour la sortie du dimanche et aller voir en cage d’autres enfants, d’autres femmes et d’autres hommes, dans le cadre des Expositions coloniales.

Imaginons tous ces scientifiques qui ont mesuré, ouvert, décortiqué, photographié des êtres humains avec la certitude qu’il s’agissait d’êtres sans âme, sans famille, sans personne pour les regretter et pleurer leur disparition.

Imaginons les millions de lecteurs de “Tintin au Congo”, et tous ces jeunes gens qui se sont identifiés à ce personnage fort sympathique.

Imaginons, enfin, toutes ces familles qui le matin préparaient le petit-déjeuner en se servant du Banania avec l’image du "bon noir bêta".

Nourri d’un tel poison, il est extrêmement difficile, sans volonté politique, d’organiser la déconstruction des mentalités, d’échapper au penchant raciste.

Il y a là comme un scénario qui nous permet de comprendre la production et la reproduction de phénomènes racistes dans la société française contemporaine : empreintes héritées de quatre siècles de colonisation, traite et esclavage sur de nombreux continents et archipels ; un fonds permanent, visible ou souterrain, de stéréotypes niant et dévalorisant l’Autre ; propos xénophobes distillés par des partis et qui prospèrent en temps de crise politique, économique et sociale.

… pour une nouvelle route

Elle pourrait être celle qui associe le travail des associations et celui des chercheurs avec un relais politique au niveau de l’État pour déboucher sur une politique globale d’éducation civique et de formation de tous, y compris et surtout des dirigeants.

L’être humain naît inachevé, mais doué d’une plasticité extraordinaire qui va lui permettre d’acquérir, de développer de multiples compétences. Pour devenir un être socialisé, il a besoin d’apprendre, de recevoir des autres. « Je suis les liens que je tisse », disait Albert Jacquard, récemment disparu. Le contenu et les modalités de ces apprentissages sont donc déterminants.

Le premier contrepoison ? L’éducation ! Lilian Thuram l’a compris et son initiative est de ce point de vue exemplaire. Il a appartenu à l’équipe de France victorieuse de la Coupe du Monde en 1998 et il est l’un des symboles de la génération "Black, blanc, beur". A partir de sa propre expérience, il fait un premier constat : à l’école, les Noirs n’étaient évoqués qu’en tant que victimes de l’esclavage, jamais en tant qu’écrivains, philosophes, scientifiques, inventeurs, créateurs, combattants de la liberté... Il écrit alors “Mes étoiles noires, de Lucy à Barack Obama” (2010). Puis, il va dans les écoles et les enfants lui disent avec assurance qu’il y a quatre races… « Que peut-on en déduire, sinon que le travail d’éducation n’a pas été fait ? ». Après le constat, la mise en action : « Seul le changement de nos imaginaires peut nous rapprocher et faire tomber nos barrières culturelles ; là seulement nous pourrons dépasser l’obstacle majeur qui se cache derrière des mots comme "minorité visible", "diversité" — les "vous" et les "nous" déterminés par la couleur de peau ». (pp. 8-9).

En donnant des éléments simples empruntés à la génétique et à l’anthropologie, les idées fausses, comme celle de races distinctes et séparées, comme celle de l’inégalité des cultures, peuvent être progressivement effacées, éradiquées. En plus, il faudrait faire fleurir l’amour de la différence, la curiosité et le désir de connaissance des cultures autres que la sienne, la conviction que les rencontres les plus diversifiées nous enrichissent, nous grandissent, nous épanouissent. Alors que le refus de l’autre nous appauvrit, nous rétrécit, nous mutile. Déconstruire, pour reconstruire ensemble. Tel était l’un des objectifs majeurs du projet de construction de la Maison des Civilisations et de l’Unité Réunionnaise. Donner à voir les différences, donner à connaître les itinéraires et les créations par appropriation et dépassement.

Si à Angers, il s’agissait d’une fillette, en d’autres lieux et dans un passé très proche, ce sont des politiques qui ont exprimé des propos racistes. Il y en a eu aussi bien du Front national, de l’UMP que du Parti socialiste. Au sein d’une société française qui n’a pas opéré de retour critique sur ses démons, le Front national serait-il l’extrême du patent ? Serait-il l’expression audacieuse, sans décence, du réel français dans ses rapports à la différence ?

La lutte contre le racisme par l’éducation, certes. Il nous faut aller vers les établissements scolaires, aller dans les quartiers, mais il nous faut poursuivre jusqu’au plus haut niveau de l’État. Dans quelle France voulons-nous vivre ? De quelle République voulons-nous ? Quelle est la relation réelle de la France avec les pays africains et les archipels de l’ancien Empire colonial ? Quelle connaissance ? Quel respect ? Quel amour ?

L’invitation à la déconstruction coloniale est une invitation à la paix. Ce n’est pas faire repentance, c’est considérer qu’au-delà de la force de travail pour satisfaire le capital, il y a de vraies richesses humaines chez les originaires de peuples qui ont été colonisés à un moment de leur histoire. C’est préparer la France à relever tous ces défis. Il ne s’agit plus là de construction identitaire sur des dates guerrières, mais de la création d’espaces communs où se partagent le pire et le meilleur avec la volonté d’accompagner le peuple à sa propre réalisation. C’est « l’idée d’un monde commun, d’une commune humanité, d’une histoire et d’un avenir que l’on peut s’offrir en partage », propose Achille Mbembe (“La République et l’impensé de la "race"”, “La fracture coloniale”, La Découverte, 2006, p. 144).

La véritable menace est dans la crispation des dirigeants, dans leur position de fermeture derrière murs ou barbelés, ceux qui sont dans les têtes, les corps et les cœurs.

Brigitte Croisier

Eric Alendroit


Kanalreunion.com