Di sak na pou di

Les ponts de la mort et la mort des symboles

Témoignages.re / 4 mars 2013

Cette dernière décennie a battu à La Réunion le record de construction de ponts et de rondpoints, avec deux finalités : relier et communiquer, autrement dit, faciliter la vie de tous. Et voilà que ces deux symboles sont détournés de leur sens. Du pont de la vie, on passe au pont de la mort et du rondpoint de communication, on en fait un barrage (lé ron pété). Drôle de monde… Il suffit de regarder les pubs à la télévision pour voir comment tous les symboles sont détournés pour mieux vendre. Nous sommes solidairement responsables de ne plus donner de sens à ce que nous faisons et construisons. Cela vaudrait bien une manif.

« Plus jamais ça » a-t-on dit, avec des trémolos dans la voix à Strasbourg au 50e anniversaire du Conseil de l’Europe, sur le pont de Kehl reliant la France à l’Allemagne où étaient inaugurés des spots lumineux encadrant des poèmes célébrant le symbolisme du pont.

« Plus jamais ça » à Mostar, lacéré et déchiré, entre les deux berges, par la guerre.

Faudrait-il dire que les ponts utilisés pour mourir seraient le symbole d’une Société qui les coupe dans tous les domaines ?

Préfecture, Département et Bouygues se renvoient la balle, comme les communes de l’Entre-Deux et de Saint-Pierre.

Face à celui de l’Entre-Deux, le responsable des routes du Conseil général se pose à juste titre, la question de savoir comment « empêcher les gens de se jeter des ponts, et inverser l’image négative ».

Des propositions émergent : « habiter ce site »… « le visiter » en projetant les phases de sa construction… « installer une surveillance vidéo », « mettre des barbelés façon militaire ».

Une fois de plus, nous perdons confiance en la possibilité des humains de réfléchir et de conscientiser avant d’agir, même si on est suicidaire, et nous basculons dans l’invention de « matériaux » s’apparentant à toutes nos publicités soi-disant « éducatives » : le tabac tue… l’alcool tue… Attention barbelés, le pont tue…

Ayant participé en 2006 à l’accouchement d’un schéma de développement et d’un plan local de cohésion sociale à l’Entre-Deux, les habitants n’ont pas manqué de s’interroger sur l’image négative portée par ce pont en signalant par ailleurs qu’il n’y avait jamais eu de débat démocratique sur l’opportunité de cette liaison, causant aussi quelques problèmes pour la « sérénité » de cette charmante commune.

Nous étions donc parvenus, en référence au pont de Kehl, à proposer un concours de poèmes ouvert à tous les Réunionnais sur le thème du « Pont par-delà les frontières et les ravines » devant aboutir au choix de 10 extraits récompensés par quelques prix sponsorisés par la Région dans sa compétence culturelle. Ils seraient installés en bornes lumineuses, inaugurés sur « le pont des poètes », couplant cette inauguration avec un colloque sur le thème de « l’insularité : isolement et ouverture ». Simplement une illustration de « l’Entre-Deux » tel qu’il est vécu par les habitants : entre deux mondes, deux bras, deux cultures, deux niveaux d’existence, entre le social, le culturel et l’économique, entre la vie et la mort.

Proposition peu coûteuse, laissée lettre morte.

« Souffrez en silence qu’on vous traite de poètes : ceux qui d’ordinaire sont exclus de la Cité. C’est mieux ainsi » (Michel Serres dans « le tiers instruit »)« Souffrez en silence qu’on vous traite de poètes : ceux qui d’ordinaire sont exclus de la Cité. C’est mieux ainsi » (Michel Serres dans « le tiers instruit »)

Marc Vandewynckele


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