Di sak na pou di

Les rêves et leurs interprétations

Frédéric Paulus / 14 août 2017

Les psychanalystes se sont arrogé le droit d’interpréter les rêves. Le sociologue René Lourau qualifiait de « rapt » l’entreprise de Freud qui consista à s’être imposée comme interprète presque incontournable des rêves. N’oublions pas le psychanalyste suisse Carl. G. Jung qui, en s’opposant au maître de Vienne, aura légué un patrimoine clinique et théorique des plus précieux. Mais devons-nous, nous psychothérapeutes ou psychanalystes, nous interposer entre le rêveur et son propre rêve ? Notre réponse est non ! Le rêveur possède un analyseur en lui et qui fonctionne trop souvent à son insu tant qu’il n’aura pas été confronté à une sorte de nécessité vitale de tenir compte de ce langage d’images. Celui-ci émerge de lui depuis des millions d’années avec l’apparition des yeux, en produisant des images porteuses de sens de par la fonction sémantique du cerveau, (Gérald Edelman, 2007).

Parmi les chercheurs en neurosciences, ceux rencontrés tels Henri Laborit, Jean-Pierre Changeux ou encore Francisco Varela, et ceux étudiés par leurs écrits, tels que Antonio Damasio, Marwin Minsky, Marc Jeannerod…, je situerai sensiblement à part Gérald Edelman (1929-2014). Il argumente une thèse selon laquelle les neurones sont également soumis à la loi de la concurrence sélective darwinienne. Il soutient que les dispositions naturelles neuronales se renforcent sélectivement du fait de leurs sollicitations. Le langage de la pensée par l’image, alors qu’il devait précéder dans sa genèse le langage verbal, se serait vu concurrencé par ce dernier, ce que l’on déduit des travaux d’Edelman. Le langage parlé et articulé est apparu avec la station bipède en libérant des espaces au sein de la boîte crânienne, et une respiration libérée notamment, conditions minimales pour générer l’apparition du langage… Sur ce point on peut lire « La langue d’Adam » de Derek Bikerton.

Notre fréquentation assidue avec les livres d’Henri Laborit et à la suite de ses conseils bienveillants nous aura transmis sa suspicion à l’égard du langage. Il disait qu’il était « un formidable outil pour dominer l’autre », alors que « le cerveau était fait avant tout pour agir ». Cette suspicion fut renforcée par Antonio Damasio, pour qui « l’hémisphère cérébral gauche a tendance à fabriquer des récits qui ne s’accordent pas nécessairement avec la vérité », Le sentiment même de soi, (1999, p. 191).

Interpréter une image nécessiterait de rencontrer sa logique sensualiste, extraite d’un lexique d’images qui caractériserait une multitude de qualités susceptibles potentiellement de dépeindre les multiples tendances profondes et changeantes de la personnalité du rêveur. Ainsi pour interpréter un rêve, Carl G. Jung, auquel nous nous réfèrerons, considère que tous les éléments constellés ainsi sont significatifs de la personnalité du rêveur. Objets, personnes, animaux, paysages, sont autant d’éléments impliqués dans les scénarios oniriques où l’on retrouve un mouvement annoncé par images motrices. Le rêve nous propulserait toujours de l’avant même s’il a recours pour sa fonction sémantique à des images réentrantes du passé.

Nos ancêtres d’avant Homo Sapiens Loquens possédaient-ils intuitivement cette capacité d’auto-interprétation des rêves ? Répondre à cette question nécessiterait de nous aventurer à dresser une histoire archéologique (même spéculative) de la notion d’inconscient depuis que nous nous sommes différenciés des animaux pour imaginer ce qui aura changé cérébralement lorsqu’a émergé le langage. Actuellement, alors que les psychanalystes pensent avoir la clé des songes, les neuroscientifiques, de leurs côtés, présentent preuves à l’appui que l’inconscient originel (biologique) cérébral est (serait) prodigieusement intelligent,…, à notre insu. De plus, nous, êtres de langage parlé, serions dans un monde complexe structuré selon des échèles hiérarchiques de dominance profondément inégalitaire, et où sa logique productiviste de biens matériels aurait influencé nos motivations, nos actes et nos désirs exacerbés par la publicité, nous serions excentrés de nous-mêmes au lieu de nous amener à nous connaître de l’intérieur… par nos rêves. Dans ce contexte, on comprend que les psychanalystes y aient trouvé leur place, avec bon nombre de thérapeutes qui nous promettent le bonheur.

Paulus Frédéric – CEVOI – Sainte-Clotilde



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    « Nos ancêtres d’avant Homo Sapiens Loquens possédaient-ils intuitivement cette capacité d’auto-interprétation des rêves ? Répondre à cette question nécessiterait de nous aventurer à dresser une histoire archéologique (même spéculative) de la notion d’inconscient depuis que nous nous sommes différenciés des animaux pour imaginer ce qui aura changé cérébralement lorsqu’a émergé le langage. »
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    Permettez-moi tout d’abord de réagir à cette phrase.
    1 – Comme vous le dites si bien, l’étude du comportement humain analysé par de nombreux auteurs est entaché d’affirmations pour le moins spéculatives. Je me méfierais toujours des raisonnements ou des spéculations purement théoriques qui nous mènent trop facilement sur des voies incertaines. À mon sens, seule l’expérience concrète l’observation et la comparaison des comportements, peuvent nous permettre d’entrevoir certaines vérités.
    2 - « Si Homo loquens est exactement de la même nature que toute autre espèce animale, et si le basque, comme le pense Montaigne, « nous » est aussi incompréhensible que le langage des bêtes, alors les langues humaines naturelles ne valent pas mieux que n’importe quel autre système d’expression et de communication. Alain Rey. »

    Il n’est en tout cas, pas du tout certain que l’espèce humaine soit intrinsèquement très différente des autres espèces animales. Cela peut évidemment choquer. Et il faudrait tout un ouvrage pour analyser ce qui se cache derrière le mot « différent », je vous l’accorde. Contentons-nous donc de dire que s’il est de plus en plus admis que l’animal humain n’est pas très différent des autres, il est de moins en moins admis d’affirmer qu’il est supérieur. Si j’osais, je rappellerais même que certains poussent l’outrecuidance à considérer, soit que cette dernière espèce apparue sur terre n’a pas encore atteint sa maturité (il y aurait donc une marge d’évolution possible pour qu’elle atteigne son équilibre et trouve sa niche écologique), soit, au contraire, que nous avons à faire à une sorte d’accident de la nature, (pour ne pas dire, un monstre prédateur, totalement déséquilibré, inadapté et destiné à disparaître).

    Cela nous éloigne, semble-t-il de votre sujet : « L’interprétation des rêves ». Pas si sûr. Vous ne parlez pas de l’instinct des animaux. Ne serait-ce pas là, la clé du mystère ? Cette pression sociétale qui s’opposerait à l’intelligence du cerveau endormi, ne serait-elle pas la marque de notre dégénérescence ? Autrement dit, c’est en perdant notre instinct animal (caché ?) que nous perdons les pédales. Et surtout, nous nous éloignons par nos actions désordonnées, des grands équilibres de la vie dont l’existence de notre propre espèce dépend. Paradoxal, non ?

    François MAUGIS
    http://assee.free.fr

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