Di sak na pou di

Les vandales sont de sortie ou comment on détruit le patrimoine architectural à Saint-Denis…

Témoignages.re / 28 avril 2010

Combien de fois, enfant, puis lycéen et plus tard adulte, suis-je passé devant la maison De Palmas dans la rue Juliette Dodu, face à la Cour d’Appel de Saint-Denis ? Malgré les années qui se sont amoncelées, des images resurgissent à ma mémoire ; l’impression est toujours aussi vivace ; en quelques flashes, je revois une vaste demeure créole toute blanche où vit une famille et sa trâlée d’enfants…
Fermons les yeux pour mieux voir : une façade particulièrement soignée avec une varangue fermée en encorbellement à pans coupés. Dans la partie supérieure de la varangue, pour permettre la circulation de l’air, de belles impostes en bois ouvragé en forme de végétaux stylisés… une toiture à huit pans, à la Mansart, exceptionnelle à La Réunion, contribue au charme de la construction. La maison s’ouvre sur un grand jardin fleuri avec parterres à la créole, comme il n’y en a plus guère aujourd’hui dans notre ville, et cela aussi fait partie du patrimoine. En bordure de rue, une grille qui ne cache rien, mais bien au contraire encadre l’ensemble, le révèle, l’offre à la vue des passants : une grille d’apparat qui met en valeur le caractère élégant, majestueux de l’habitation. L’ensemble est si impressionnant et en même temps si harmonieux qu’on ralentit le pas pour profiter plus longtemps du plaisir des yeux, qu’on ne pense plus un instant aux gâteaux, aux feuilletés et aux chemins de fer de la pâtisserie du coin. On s’arrêterait tout à fait si l’on ne craignait de passer pour un fouineur "malfondé" [1].
Un jour, malheureusement, la maison change de propriétaires ; l’indifférence, voire le vandalisme font leur œuvre ; la maison est ouverte aux quatre vents, exposée au soleil, à la pluie, aux cyclones, aux squatters, mais elle fait encore de la résistance, jusqu’au jour où on l’abat et on la dépèce… Un pan de notre histoire, de notre architecture s’en va définitivement… C’était sans compter sur un ABF, Architecte des Bâtiments de France, M. Augeard je crois, qui connaît la maison, a estimé tout son intérêt historique et architectural, qui la fait figurer sur la carte des éléments du paysage du PLU (Plan local d’Urbanisme établi par l’Architecte des Bâtiments de France et voté par le Conseil municipal et qui a aujourd’hui encore force de loi pour la construction à Saint-Denis). La maison De Palmas y est répertoriée « comme bâtiment patrimonial démoli devant être reconstruit ». Hourra, cette partie du patrimoine est sauvée !
Las, les temps changent et l’état d’esprit des hommes. Aujourd’hui, avec la bénédiction d’un autre ABF et l’approbation empressée du responsable de l’urbanisme de Saint-Denis, une opération immobilière juteuse est lancée : on décide de faire semblant de respecter le patrimoine en construisant une mini case pseudo-créole qui n’a rien à voir avec la maison De Palmas (les dimensions, l’emplacement, le style, tout a changé ; le vaste jardin réduit à l’état de peau de chagrin) et qui sert de prétexte, de leurre, de faux-nez, de trompe-l’œil à une construction d’immeubles à l’arrière plan qui dominent de leur masse des maisons de tout un quartier possédant un caractère architectural certain.
Dionysiens, supporterons-nous encore longtemps de voir notre histoire et notre patrimoine architectural ainsi rayés de la carte par des promoteurs et des responsables qui ne sont “pas là èk sa” ?

Robert Gauvin,
Ancien Président du Conseil de la Culture, de l’Education et de l’Environnement

NDLR : Non seulement les grandes cases créoles disparaissent, mais est autorisée également la destruction des longères où habitait le peuple de Saint-Denis.
Une pétition pour défendre ce patrimoine peut être signée à l’adresse suivante : http://dpr974.wordpress.com

[1Un malfondé : quelqu’un qui est mal intentionné (Cf. Daniel Honoré, in “Dictionnaire d’expressions créoles”)


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