Di sak na pou di

Lettre d’un enseignant malgache, Ramaramïsa, à son élève : Camille Rassaby

Témoignages.re / 28 février 2011

En 1915, une société secrète, la Vy voto Sakelika (V.V.S.) fut découverte à l’Ecole de Médecine à Madagascar. Cette société prit naissance dans la jeunesse de l’oligareline merina dépossédée. En 1920, le mouvement s’élargit et devient public sous l’impulsion d’un betsileo, Jean Ralaimongo, et prend le nom de “Mouvement National Malgache”. Ramaramïsa, instituteur, fait partie du M.M.N., comme beaucoup de Malgaches à l’époque de la conquête de Madagascar par la France en 1883.
Ramaramïsa était catholique, mais aussi révolutionnaire. Il refusa de faire la guerre 14-18 et participa à un empoisonnement de l’eau servant aux Français qui exploitaient Madagascar. Certains de ses camarades furent arrêtés. A l’occasion d’une fête chrétienne. Il confia ainsi à son confesseur sa participation à l’empoissonnement de l’eau. Deux jours après, il fut arrêté à son domicile.
Ramaramïsa fut exilé dans l’archipel des Comores, qui était sous la Direction du gouverneur général de Madagascar*. A la tête de l’administration se trouvaient des Créoles. C’est à Mayotte que Ramaramïsa resta pour la plus grande partie de sa vie. Il se consacra à son métier d’enseignant, avec foi et conviction. Il y rencontra un jeune élève réunionnais, Camille Rassaby, simple, plein de bonne volonté, doué d’une intelligence brillante.
En 1922, il laissa à Camille Rassaby un cahier de poésie et surtout une lettre, qui est aujourd’hui encore d’actualité, qui contient beaucoup de points de repère pour la jeunesse, celle d’antan comme celle d’aujourd’hui. Nous en publions tels quels de larges extraits :

« A mon cher Camille,

Vous me demandez de tracer ici une petite ligne en souvenir et je vous en donne plusieurs ; non les plus aimables, mais bien celles qui viennent du cœur mûri de par tant d’expériences terribles de votre Maître d’Ecole.
C’est lui, qui ose espérer que vous serez toujours ce qu’il vous prie de l’être ; c’est-à-dire :
Un homme aimable et poli ; un homme qui a une certaine instruction doit se montrer digne de ce qu’il a eu,
Un homme obligeant et prévenant surtout reconnaissant envers vos grâces car l’instruction ne doit pas être artificielle pour vous ; elle a dû améliorer votre cœur.
Soyez donc un homme. Nous entendons bien n’est-ce pas ? Un homme !…
Et cela seul implique beaucoup de nobles idées, car un homme, c’est celui qui en passant, travaille et tâche d’améliorer la terre où il vit.
Loin de lui, la brousse stérile et la mare infecte, car son activité a fait produire et a assaini tout. Loin de lui aussi dans l’ordre moral, les hommes accablés, vaincus et délaissés, car il a trop de cœur pour complaire à la vue de la souffrance humaine.
S’il doit être sociable avec ses égaux, et respectueux envers ses chefs, il doit être miséricordieux aussi à l’égard des malheureux, ou plutôt il sera leur aide et leur appui.
Si donc, ici-bas, chaque être travaille dans un sens ou dans un autre, que vos actions ne soient pas vaines et frivoles, mais qu’elles se dirigent vers un but méritoire. Qu’elles apportent un peu de soulagement à ceux qui souffrent, tendent à relever ceux qui sont tombés et à faire cesser les plaintes qui s’entendent déchirantes autour de vous. En un mot, qu’elles sèchent enfin les pleurs amers pour apporter un peu plus de joie, de la lumière et du rire.
Si, cela est, soyez en sûr, que votre meilleure récompense, vous la recevrez de suite en vous-même, en cette joie intérieure que vous sentirez sincèrement, en cette satisfaction de votre cœur palpitant de bonheur, car a été et sera une source de bienfait.
Il nous reste maintenant — en vue de ce grand devoir, si vraiment voulons être un homme à travailler.
A travailler ferme d’abord pour cette instruction qui nous est très nécessaire pour vivre utilement… Ensuite, à nous efforcer sans cesse à agrandir notre cœur afin que tout en nous tende vers un plus haut et plus noble (…) toujours plus haut, vers le beau, le vrai et le bien, et nous serons vraiment un homme de cœur et de devoir en travaillant pour le bien.
Et voulez-vous de moi un dernier mot ? Eh ! bien, le vœu de votre maître d’Ecole, mon cher Camille, c’est que vous soyez ainsi…
Et vous ferez des heureux autour de vous, parmi lesquels, pouvez-vous en deviner quelques-uns ? Ce sont, surtout vos parents qui en devenant de plus en plus vieux seront fiers d’avoir un fils tel que vous, et vos chers frères et sœurs qui s’honoreront de leur grand frère lequel sera aimé par tous plus profondément, car il est devenu tout simplement un homme. Oui, efforcez-vous à chaque instant à l’être. Et à Dieu !

Ramaramïsa
Dzaoudzi, 8 Octobre 1926. »

Camille Rassaby retourne à La Réunion en 1929. Il n’aura pas eu le temps de mettre en application les conseils de son maître d’école. Il meurt quelque temps après, à l’âge de 23 ans. Son corps repose dans le cimetière de Sainte-Suzanne.

 Marc Kichenapanaidou 

* Témoignages que j’ai recueillis auprès de mon père Pierre Kichenapanaïdou, en 1980, qui a bien connu Ramaromïsa, le maître d’Ecole de mon oncle Camille Rassaby.


Kanalreunion.com