Di sak na pou di

Lettre ouverte à Monsieur Guéant

Témoignages.re / 16 février 2012

Je serais bien restée coite devant vos éructations, vous qui vous permettez de classifier les civilisations comme un botaniste ou un entomologiste pour les hiérarchiser, tant ces propos déversés depuis la tribune du pouvoir en Europe les encourage depuis plusieurs décennies.

Mais votre exigence de réprimandes et de punitions à l’encontre d’un député qui a justement su rappeler la filiation entre le colonialisme et ses crimes de masse et l’industrialisation de la mort par le régime national-socialiste allemand m’oblige à épousseter la soumission qui enserre le peuple d’Europe dans un silence de passivité, de résignation ou d’acquiescement à cette idéologie qui promeut l’inégalité comme une donnée indépassable du Réel.

Tout d’abord, je suis issue du zoo de Vincennes.

Là où s’exposait l’animalité de mes ancêtres.

Des humains, inférieurs, selon votre catégorisation, ont été exhibés dans leur pagne ou leur burnous derrière des enclos à plus de trente millions de visiteurs sommés de souscrire à la mission civilisatrice des guerres coloniales. C’était hier, en 1931.

Si l’exceptionnalité de votre civilisation se distingue par son énonciation du principe d’égalité entre tous les hommes, vous avez à répondre de la technique d’enfumage des Algériens (1) dans des grottes par l’armée française lors de sa guerre de conquête, motivée, il est vrai, par une dette contractée par la Convention puis le Directoire jamais réglée au Dey d’Alger. Comment n’y voyez-vous pas le lien généalogique avec le gazage d’autres humains dans les tranchées de 14-18 puis celui de certains camps en Pologne et en Allemagne ?

Votre civilisation dont les deux fondements à vos dires, la grécité et le christianisme, sont des apports du Proche-Orient a importé du matériel humain spolié de ses ressources traditionnelles depuis ses colonies. Il fallait alimenter votre essor industriel en prolétariat atomisé et à moindre coût voué à l’inorganisation, car de culture et de langue autres et concurrents de l’indigène. Ce flux migratoire a permis la stabilisation de la petite propriété agraire française qui a conservé ses paysans attachés à leurs terres, fonds électoral conservateur paradoxalement xénophobe qui fournira la première clientèle de la PAC avant que le crédit bancaire ne transforme la campagne en vastes latifundia.

De quand datez-vous cette civilisation que vous estimez supérieure, car égalitaire ?

De la féodalité quand le serf travaillait une terre dont ses enfants ne pouvaient hériter, car elle appartenait à son seigneur lui-même soumis au droit de primogéniture ?

Ou bien de la Révolution française et du Code civil napoléonien qui a rétabli le droit d’aînesse et a réduit la condition de la femme et des enfants ? (2)

Il est un Texte qui pour les musulmans est littéralement Celui qui doit être lu, le Coran, apparu dans la toute première moitié du septième siècle de l’ère chrétienne et qui a force de loi dans toute société islamique.

Il prescrit de façon intangible l’égalité entre les frères.

Tous ont droit à des parts égales du patrimoine familial.

Cette disposition non seulement affirme un droit égal à chacun, mais elle a eu un effet communiste, elle a interdit une concentration excessive de richesses aux mains d’une minorité qui aurait été sans cesse reconduite en se rétrécissant.

Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, le droit des femmes à l’héritage a été promulgué. De façon inégalitaire, car la sœur ne bénéficie que de la moitié de ce que reçoit son frère. Cette apparente dissymétrie dissimule un mécanisme qui rétablit plus qu’une justice à l’égard des femmes. Chacune reçoit de la part de son époux lors du contrat de mariage un douaire qui devient sa fortune personnelle et celui-ci a obligation de subvenir à ses besoins sur ses deniers propres. Ainsi, des deux parts reçues par le garçon, l’une revient à son épousée. La femme n’est faiblement dotée par son héritage paternel que parce qu’elle sera assurée d’un capital au moment de son mariage.

Quant à la fantasmagorie de l’infériorité féminine consacrée par le port d’un chiffon sur la tête, cette tradition méditerranéenne est repérable sur les portraits de Marie mère de Jésus dans vos églises, recommandée dans la première Épître aux Corinthiens 11, 2-16 de Saint-Paul (3) et encore visibles dans certains villages grecs retirés.

À propos d’Hellènes, la logique élaborée par Aristote (pour vous et votre rhétorique peut-être exclusivement croyez-vous) peinerait à concilier qu’une civilisation égalitaire, sous le prétexte qu’elle le soit, est supérieure à toutes les autres.

Aujourd’hui, le gouvernement auquel vous participez avec l’aide de quelques autres Européens place le peuple grec dans une position de servage pour dette illégitime.

Votre discours répandu aux bonnes fins d’une propagande électoraliste ne répugne à aucune contradiction. L’amplitude des écarts entre ses termes mesure l’indigence de la pensée et sa frivolité devenue la norme dans cette société consommatrice de programmes télévisuels et de divertissements de masse. Maintenant, elle « s’élance ivre de son injustice » bue à vos paroles contre les faibles, les sans-voix.

Néanmoins, les réserves d’une culture populaire française, forte d’une puissante tradition révolutionnaire sous-jacente, faite du sens de son intérêt aux antipodes de ceux de la classe très minoritaire que vous représentez, sont considérables. Elles s’exprimeront sous une forme et à un moment inattendus pour de piètres calculs, pauvres, car sans lendemain.

Badia Benjelloun

(1) L’honneur de Saint-Arnaud par François Maspéro, Points

(2) http://www.histoire-france.net/epoque/france-napoleon.html

(3) http://www.sourcedevie.com/lire-la-bible-1corinthiens-11-version-CRA.htm


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