Di sak na pou di

Mariage pour tous : des noces bâclées

Témoignages.re / 5 février 2013

Le projet de loi visant l’extension du mariage aux personnes du même sexe a suscité de nombreuses discussions, voire des affrontements partout en France et à La Réunion. Ce projet de loi, s’il est adopté, constitue un énorme bouleversement de la société dans laquelle nous vivons et des valeurs sur lesquelles celle-ci s’est constituée. Il ne s’agit pas pour moi d’intervenir dans les joutes oratoires pour prendre position pour ou contre la future loi. Je suis interpellé sur l’approche politique. Je trouve que le politique ne s’est pas donné les moyens d’informer, d’écouter et de respecter les uns et les autres pour que demain nous puissions, tous, vivre pleinement les effets de l’application de la loi et être dans le progrès que cela sous-tend.

Nous sommes les otages d’une démocratie affaiblie où le législateur de plus en plus n’est là que pour entériner des textes qui émanent d’un exécutif non élu (même si le président de la République est élu et que cela faisait partie de ses engagements électoraux). Le projet de loi sera probablement adopté puisque la majorité est acquise. Tout le reste est du mauvais théâtre qui laissera une fois de plus la société avec d’un côté les pour et de l’autre les contre, avec les mêmes regards avides de jugement sur ce qui est différent. Ce n’est pas parce qu’il y aura la loi que le mépris, le racisme, la méconnaissance et la méchanceté vont cesser vis-à-vis des homosexuels. Est-ce cela la perspective du changement ? Créer les conditions du désordre, imposer la loi de la majorité et ne rien régler de ce qui relève des mentalités, de la psychologie, de l’affection, du bien-être et du vivre ensemble d’un peuple ; est-ce cela le modèle socialiste de bonne gouvernance ?

Un projet qui vient modifier l’image traditionnelle du mariage

De toute évidence, ce projet de loi vient bousculer plusieurs siècles d’une conception de la sexualité, de la famille et de l’éducation des enfants. Il vient déstabiliser beaucoup d’hommes et de femmes dans leurs représentations, enracinées dans leurs cadres de références transmis de génération en génération. Il vient modifier l’image traditionnelle du mariage, du père et de la mère et de leur sexualité. Une institution est transformée. Dans la plupart de nos récits, laïcs et religieux, la famille réunit une femme, un homme, un ou des enfants. Ce schéma a fini par apparaître comme la « norme » et il va disparaître au profit du respect de la différence. Nous serons tous appelés à voir, à entendre, dans la vie de tous les jours, sur les écrans et dans les livres et en famille, d’autres organisations familiales, d’autres repères et d’autres scènes de vie que ceux du modèle actuellement majoritaire et dominant.

Il y a là un changement de paradigme. Le cœur du sujet me semble être notre rapport à la sexualité et la parentalité dans un monde complexe et en perpétuel changement. Que cela soit dit ou pas, la crispation tient à l’état de nos capacités (ou incapacités) à faire de la place entièrement à l’homosexualité. N’oublions pas qu’en France, l’homosexualité a été dépénalisée en 1982. Trois décennies ! Et que c’est seulement depuis 1990 que l’Organisation Mondiale de la Santé ne considère plus l’homosexualité comme une maladie.

L’hétérosexualité : un fait de la culture et non de la nature

Tout cela est très récent et ne constitue pas toujours un patrimoine sociologique et politique transmis et intériorisé, et ceci peut expliquer les réflexes d’indignation, voire de peur. Ceci peut expliquer les réactions à caractère diffamatoire, voire raciste. Mais devons-nous nous contenter de nous opposer ? Devons-nous nous contenter de voir la majorité l’emporter sur la minorité ? Quand ouvrirons-nous l’espace pour que toutes et tous nous puissions judicieusement débattre sur les questions essentielles qui nous concernent ?

L’hétérosexualité n’est pas plus naturelle ou normale que l’homosexualité. Dès le plus jeune âge, les enfants sont éduqués à devenir hétérosexuels. Ce n’est pas le fait de la nature, mais celui de la culture.

Certes, la reproduction des êtres humains est hétérosexuée. Pour assurer la reproduction de l’espèce humaine et avec la volonté de contrôler la vie des gens, les institutions politiques et religieuses ont étendu ce caractère hétérosexuel de la reproduction à l’organisation sociale.

Or, sexualité, mariage, reproduction, éducation peuvent être vécus de manière convergente… mais pas obligatoirement, et dans tous les cas, cela n’est pas une affaire de nature et ne constitue pas “La” norme.

Effectivement, spermatozoïdes et ovules sont nécessaires à la reproduction d’un être humain, mais la sexualité en tant que telle ne se limite pas à l’hétérosexualité et se vit aussi… pour le plaisir, sans intention de donner naissance à un enfant. Les individus, clandestinement ou non, en prenant des risques ou grâce aux diverses méthodes anticonceptionnelles, ont depuis fort longtemps dissocié vie sexuelle et reproduction.

On ne peut donc pas condamner ce projet de loi à partir de l’illusion que l’hétérosexualité est conforme à la nature. Pas plus à partir de l’idée préconçue que ce n’est pas de l’intérêt des enfants d’avoir des parents du même sexe. On ne peut pas non plus faire la promotion de cette loi en feignant de ne pas entendre les blocages.

Valoriser la société du respect

Les enjeux sont conséquents et je ne suis pas certain que le législateur les ait réellement mesurés à en juger son approche antidémocratique. La future loi ouvre le chantier colossal de l’éducation. Le législateur ira-t-il jusqu’à revoir les programmes d’éducation, notamment sexuelle ? Revisiterons-nous les termes, les textes, les expressions, tous issus de l’univers d’une société construite sur l’hétérosexualité ? Donnerons-nous toutes leurs chances à nos enfants d’aujourd’hui et à venir de vivre dans le respect et l’amour de l’autre dans sa différence ? Il ne s’agit plus là d’une tolérance qui suppose que l’on représente soi-même la norme et que l’on accepte l’exception. Il s’agit là d’élargir nos horizons, de divulguer la connaissance et de valoriser la société du respect. Ici, nous avons l’expérience de la colonisation et du système esclavagiste. Un Noir n’était pas un être humain, même pas un être vivant animal ou végétal. Il était un meuble. La Réunion gagnerait à considérer les choses en ayant le souvenir de ses luttes, encore vivaces, pour faire valoir ses propres différences encore trop souvent niées.

Nous ne sommes pas nombreux. On aurait pu envisager de se retrouver dan la kour (et non autour d’une table en Préfecture), en famille humaine et de discuter entre personnes responsables à la fois sur notre compréhension de la situation, sur nos besoins pour avancer ensemble et sur la nécessité de rendre fécond l’échange pour une démarche réunionnaise ouverte sur l’avenir.

Je ne plaide pas pour un référendum, mais pour le dialogue constructif, sur le terrain, dans les quartiers, les familles, les établissements scolaires et tous les lieux de vie. La réalité des diverses pratiques sexuelles existe. La réalité des diverses formes de parentalité existe. Comment les concilier pour que le vivre ensemble devienne aussi le faire ensemble dans l’intérêt individuel et collectif ?

Eric Alendroit

(Les intertitres sont de “Témoignages”)


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