Di sak na pou di

Mon père

Témoignages.re / 18 août 2009

Mon père aurait eu 100 ans cette année : il est né le 24 août 1909 et il est toujours présent chez moi.

Mon père, "Pierre le métis", est un homme que j’ai toujours admiré. Je le craignais : il était sévère, comme père. Lorsqu’il parlait, on se devait de l’écouter : il avait une voix forte et ce qu’il disait était toujours sensé. Il savait aussi se faire indulgent et tendre : il était aussi aimant, comme père.
C’est vrai que j’ai eu le privilège d’avoir été le dernier de ses sept enfants.

Mario Serviable a écrit sa notice biographique en juin 1998, dans son livre n°3 "Le dictionnaire biographique de La Réunion".
Dès que j’ai raconté le récit de vie de mon père à Edith Wong Hee Kam, docteur en lettres et sinologue, cela a suscité son intérêt et elle a aussitôt décidé d’écrire sur mon père un roman de vérité. Je l’en remercie.
Mon père était un métis, né d’un père chinois et d’une mère indienne. Ma grand-mère a été obligée à 15 ans d’épouser un Indien, un bon ouvrier. Mon père porte le nom de ce père indien : Kichenapanaïdou. Et non le nom de son père biologique : Chan Ki Sang. Je l’ai toujours revendiqué. De cette situation, il a souffert tout au long de sa vie, depuis son enfance jusqu’à sa majorité de 21 ans (en 1930), puis à la fois dans sa vie de famille et sa vie professionnelle.
Mais il convient aussi de considérer le côté positif de ce métissage. Mon père n’a jamais été inféodé à aucune des communautés qui composent le peuple réunionnais. Je trouve qu’il avait raison. Nous sommes un peuple issu de cinq continents. S’il a existé au départ quelques cloisonnements ici ou là, le cosmopolitisme de ce peuple réunionnais s’est fait vite sentir.
Dans ma lutte pour la reconnaissance de notre identité réunionnaise, j’ai mis constamment en lumière notre métissage, quitte à causer des crispations chez certains Réunionnais. Le métissage est l’avenir de l’humanité. La Réunion a commencé, déjà bien longtemps, à mettre en application ce brassage originaire des cinq continents de notre planète en créant un melting-pot. Dans notre île arc-en-ciel, le dialogue permanent des différentes composantes venues du monde ne constitue plus une anomalie comme ce fut le cas autrefois, mais a été érigé en norme.

Mon père a été un homme ouvert à la misère des siens. Sa vie durant, il s’est mis au service des autres. Lorsqu’on parlait de lui, c’est avec affection qu’on disait "Monsieur Pierre". Cette marque de respect, c’est la reconnaissance de tout ce qu’il a laissé en héritage aux autres : l’honnêteté, le dévouement, le sérieux d’un travailleur accompli. Sa devise, je l’ai appliquée tout au long de ma vie : T.T.C., Travail – Talent – Chance.

Dans le texte que propose Edith Wong Hee Kam, j’ai retrouvé la vie de mon père à travers le séquençage à la fois spatial et chronologique qui articule le livre en grandes étapes. J’ai ressenti à nouveau le climat de l’époque et revu les lieux où mon père a vécu. L’auteur a voulu restituer le portrait de l’homme, avec sa complexité et ses contradictions, son être profond. Ce n’est pas une simple et sèche addition d’événements, mais le récit d’une vie sur fond d’histoire réunionnaise.
Edith Wong Hee Kam a relevé la fierté d’être malbar chez ce descendant d’engagé venu de Karikal, qui fit l’éloge de la maestria avec laquelle les Indiens géraient les usines sucrières de sa jeunesse et qui a appris son métier manuel grâce à l’habileté de son père.
Et Edith Wong Hee Kam a voulu mettre aussi en valeur l’héritage chinois dont il n’était pas toujours forcément conscient : l’éthique du travail, le sens filial et surtout ce goût confucéen de l’étude, de la lecture et de l’écriture qui l’aura marqué jusqu’à la fin de sa vie, à la Rivière-du-Mât où il était devenu un écrivain public.

Pour m’être toute ma vie, impliqué dans le domaine de la culture, j’ai apprécié qu’Edith ait pensé à rythmer le texte de références multiples à des thèmes littéraires, tant des poèmes que des chants, qu’ils soient français ou créoles. Ainsi, l’expérience personnelle de mon père en a été transfigurée pour atteindre à l’universel. Par ailleurs, le monde de mon enfance m’a été rendu sous la plume de l’auteur, le Saint-Pierre de mes années 50, la rue Victor-le-Vigoureux, les pêcheurs de Terre-Sainte, la Rivière-du-Mât des années 60, la J.O.C. (Jeunesse Ouvrière Chrétienne), le syndicalisme des années 80, les actions culturelles des années 80-90, une association de la culture, etc., le tout rendu par des notations concrètes, des touches sensibles, un sens certain de l’observation. Edith a d’ailleurs fait feu de tout bois, puisant aussi bien aux témoignages oraux qu’aux articles de presse, aux œuvres littéraires qu’aux enregistrements de mon père effectués en 1978.

Il nous a quittés le 21 mai 1982.

Merci à Edith Wong Hee Kam d’avoir écrit l’histoire de la vie de mon père, "Pierre le métis". Cela donne à ce livre un caractère historique en sachant que le 24 août 2009, il aurait eu 100 ans.

Marc Kichenapanaïdou


Edith Wong Hee Kam

Elle a fait des études de lettres à Aix-en-Provence et de sinologie à l’Ecole des Hautes Etudes en Science Sociales où elle a soutenu sa thèse de doctorat "La Diaspora chinoise aux Mascareignes : le cas de La Réunion", publiée en 1996 dans une coédition Université de La Réunion et l’Harmattan. Professeur de français, sinologue, elle a publié de nombreux articles ainsi qu’un essai : "L’engagisme chinois, Combat contre un nouvel esclavagisme" (Océan Editions, 1999) et des romans dont "Entre-mer de Chine et Océan Indien" (Editions Orphie, 1999).


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