Di sak na pou di

N’oublions pas 1953

Témoignages.re / 22 novembre 2012

Depuis le 19 novembre se tient à Saint-Denis la "Semaine de l’Histoire" organisée par le Cresoi (Centre de recherches sur les sociétés de l’océan Indien). Au programme figure l’histoire des syndicats réunionnais. À ce propos, il me semble important que les générations actuelles et futures gardent précieusement en mémoire la grève de 1953. Une grève parmi tant d’autres, m’objecterez-vous. Pas du tout. Une grève fondatrice, matrice des rapports sociaux et dont nous vivons encore en 2012 les conséquences. En 1953, nous sommes 7 ans à peine après la loi qui a fait passer La Réunion du statut de colonie (dépendance de Madagascar !) à celui de département… d’Outre-mer. Les fonctionnaires locaux et les fonctionnaires métropolitains bénéficient de régimes de rémunérations différents : l’esprit colonial est encore prégnant en 1953. Malgré plusieurs mouvements et tentatives de négociation, le gouvernement fait "zorey koson". Une grève illimitée est déclenchée le 15 mai 1953. Massivement suivi par les enseignants (ils constituent le corps de fonctionnaires le plus nombreux), le mouvement s’étend aux ouvriers, planteurs. Les maires de toutes les communes votent une motion de soutien. Fin juin 1953, le Conseil général demande au gouvernement « la suppression des régimes discriminatoires préjudiciables aux fonctionnaires et agents réunionnais dont la compétence et le loyalisme sont indiscutables ». Après 62 jours de mobilisation, la grève prend fin le 16 juillet 1953. Le décret du 22 décembre 1953 consacrera l’alignement des rémunérations des fonctionnaires quelle que soit leur origine. Pour les agents de l’État du moins. Pour un certain nombre de salariés des collectivités locales et des établissements hospitaliers, 60 ans après, la discrimination reste d’actualité. Le dispositif actuel de rémunération des agents de la fonction publique en activité ou en retraite est encore un bric-à-brac abracadabrantesque. Fin 1979, après huit ans de baisses du fameux index de correction, une grande manifestation avait lieu dans les rues de Saint-Denis pour exiger l’arrêt des baisses de l’index. Comme je m’étonnais du peu de fonctionnaires pourtant directement concernés qui participaient au défilé, alors que les travailleurs du privé y étaient présents en masse, le syndicaliste Pierre Hurcy (secrétaire général de FO) m’expliqua : « Monsieur Durand, tous ces gens qui défilent pour défendre "votre" index, ont peut-être un proche qui, lui, est concerné et de toute façon, ils espèrent tous que leurs enfants ou leurs petits-enfants, pourront accéder un jour à la fonction publique d’État. C’est leur espoir et le sens de leur mobilisation pour "vous" ». En 2012, cet espoir est anéanti : les familles de travailleurs et de chômeurs qui se sont saignées pour pousser leurs enfants dans les études cohabitent avec ces enfants majeurs et diplômés… mais chômeurs. L’histoire du syndicalisme a encore de beaux jours devant elle.

Charles Durand

Le Brûlé - Saint-Denis

On lira avec intérêt l’excellent article de Raoul Lucas publié dans le numéro 20 de la revue "Éducation et sociétés" intitulé "La grève générale et illimitée des instituteurs à l’île de La Réunion en 1953".

http://www.cairn.info/revue-education-et-societes-2007-2-page-47.htm


Kanalreunion.com