Di sak na pou di

Notre mémoire profanée

Témoignages.re / 23 août 2010

La préservation du patrimoine et des lieux de mémoire appelle une vigilance constante et surtout une prise de conscience à tous les niveaux. Ainsi, les travaux engagés par la Municipalité de Saint-Philippe autour du cimetière marin ne semblent pas avoir été faits sans un minimum de précaution.
Je ne peux que témoigner ma profonde indignation et incompréhension devant une telle légèreté : comment peut-on prendre le risque de porter atteinte à des tombes, des mausolées, des sépultures qui ont traversé des siècles et ont su résister aux intempéries ?
Nous savons que notre terre réunionnaise recouvre partout des lieux sacrés. Lorsque des travaux ont lieu de surcroît devant un cimetière, il faut prendre toutes les précautions pour sauvegarder et protéger la mémoire de ces hommes, de ces esclaves, de ces marrons, de ces engagés qui ont construit notre île.
Toute civilisation et particulièrement la nôtre est marquée par cette richesse culturelle qui commence avec le respect dû aux morts.
Ce cimetière de Basse-Vallée même s’il n’est pas classé par la DRAC reste parmi les nombreux sites historiques, un haut lieu de la mémoire et du recueillement.
La mort représente « le silence définitif en créant le vide ». Mais les lieux de recueillement demeurent un « patrimoine vivant » et l’hommage à nos ancêtres.
Une véritable politique de protection, de restauration, de réhabilitation de tous nos sites historiques laissés à l’abandon est aujourd’hui plus que nécessaire et prioritaire face à cette urbanisation dévoreuse d’espaces et peu soucieuse de notre patrimoine.
Nos sites historiques sont les marqueurs de notre mémoire.
Nos anciens cimetières comme le lazaret, lieu de quarantaine sanitaire qui rassemblait les nouveaux immigrés dans l’île, les calbanons où vivaient les différents groupes d’engagés à proximité de nos anciennes usines aujourd’hui bien délabrées sont les repères qui éclairent notre histoire en donnant un véritable sens à notre mémoire. Notre patrimoine matériel et immatériel est le ferment de notre identité. Le projet de Maison des civilisations et de l’unité réunionnaise avait notamment pour objectif de rendre hommage à tous nos ancêtres et d’aider à la prise de conscience de notre identité commune.
Le débat est à nouveau ouvert pour cette véritable prise de conscience pour organiser la protection de notre patrimoine aujourd’hui de plus en plus menacée, écrasée par les engins de la modernité.
Si La Réunion avait eu un service régional d’archéologie comme c’est le cas de tout territoire français, nos lieux patrimoniaux oubliés, qui respirent la culture de tous nos ancêtres opprimés par ce passé douloureux, ne seraient pas victimes de ces dégâts.
Le respect des anciens passe par les honneurs funéraires auxquels beaucoup d’esclaves n’ont pas eu droit.
M. le président de la Région, les sépultures de nos ancêtres ne doivent pas se mélanger aux gravats. Vous avez déclaré le 26 mars 2010 « des sommes importantes seront consacrées avec l’ensemble des autres partenaires à la réhabilitation et à la mise en valeur de tous les sites qui font la richesse de notre histoire... ».

Les habitants de Saint-Philippe comme beaucoup d’associations citoyennes et culturelles attendent la concrétisation de ces projets de réhabilitation de nos lieux de recueillement, de nos sites historiques pour nous concilier avec notre histoire, nous ressourcer et surtout renouer les liens avec tous nos ancêtres venus de Madagascar, du Mozambique, de l’Inde, de Chine, de France, des Comores, et d’ailleurs, pour mieux vivre et partager notre identité réunionnaise commune.

Aline Murin-Hoarau, militante culturelle engagée pour défendre notre ancestralité et conseillère régionale membre de la "Commission culture, patrimoine, sport, vie associative"


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