Di sak na pou di

Nous, les sans-papiers, accusons

Témoignages.re / 6 novembre 2013

La loi française (loi Pasqua et suivantes) a créé un type particulier de travailleurs délinquants : les travailleurs immigrés sans-papiers, notamment ceux qui viennent des anciennes colonies françaises d’Afrique, exploitées aujourd’hui comme hier par l’État français et les sociétés françaises.

En vertu de la loi, les sans-papiers sont devenus, sur le sol français, les esclaves d’aujourd’hui. Ils exercent en France un travail illégal et, pour cela, ils doivent être punis. Le résultat de ce système mis en place par les gouvernements successifs, de droite comme de gauche, a été de pousser ouvertement et délibérément à l’illégalité, et les sans-papiers dans la clandestinité du travail au noir. Ceux-ci se trouvent depuis à la merci des nombreux patrons négriers poussés comme des champignons, à l’ombre de la loi. À la merci de salaires de famine et de toutes sortes de vexations.

Depuis qu’elle est revenue au pouvoir, la gauche a arbitrairement et de beaucoup aggravé cet état de choses. Et elle mène la vie la plus dure à des centaines de milliers de travailleurs étrangers vivant en France depuis des années.

Avec la circulaire du ministre de l’Intérieur du 28 novembre 2012, la voie royale de leur régularisation passe par le travail. Comment ? En réduisant sa possibilité à une peau de chagrin : les sans-papiers doivent désormais fournir les bulletins de salaire de leur travail passé, ce qu’ils ne peuvent évidemment pas faire (sauf cas exceptionnel), acculés qu’ils sont au travail au noir par la loi : « écrasés par la loi » , ainsi qu’ils le crient dans leurs slogans.

Nous, les sans-papiers, accusons : Voilà qu’on nous pousse maintenant à faire de fausses cartes pour pouvoir faire de vraies déclarations !

Nous avons dénoncé cela en détail dans la pétition “Valls démission !”, diffusée (dès le 6 septembre) pendant la marche du Grand Paris des sans-papiers, puis déposée à l’Élysée le 11 octobre.

Un ministre peut-il se placer au-dessus de la loi ? Peut-il, selon les règles qui régissent les pouvoirs de l’État, promulguer par voie réglementaire une circulaire qui est une loi de fait de son chef, bien pire encore que la loi votée par le Parlement, et même en contradiction patente avec elle ?

Voilà en bref la question posée par notre pétition. Nous en avons appelé au chef de l’État selon l’article 5 de la Constitution : qui prévoit que le Président de la République « assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics »  ; et avons demandé la démission du ministre pour abus de pouvoir et « non respect systématique de la loi » , à l’encontre des travailleurs sans-papiers.

Pas de réponse à ce jour. Mais voilà l’affaire Leonarda. Nous pensons avoir là, entre autres, la réponse de l’Élysée à notre question. Ce n’est plus un de ses ministres, c’est le Président de la République lui-même qui apparaît enfreindre ouvertement, et inviter l’État à enfreindre, les lois de la République.

Leonarda est une jeune fille de quinze ans (ni mariée, ni émancipée légalement). Dans son cas, l’autorité parentale ne peut donc prendre fin qu’en présence d’un retrait des droits des parents ordonnés par le tribunal. Ce dernier ne peut, en droit français, être saisi que par le ministère public, un membre de la famille ou le tuteur. Tel n’est pas le cas, d’après les infos des médias.

Le Président de la République, avant d’en appeler à la volonté de la jeune fille, avait à en appeler à celle de ses parents et à obtenir, dans le respect de la loi, leur consentement préalable. Ce qu’il n’a pas fait. Il a invité Leonarda à rentrer en France ignorant ses parents. Se permettant d’inciter publiquement une mineure à se soustraire à l’autorité parentale. Se plaçant au-dessus et contre la loi française. Édictant de fait, de sa place au sein de l’État, de nouvelles règles de loi de son chef.

Cela pour la galerie : pour faire apparaître, aux yeux du monde, un « socialisme à visage humain », bon enfant. Pour déguiser la xénophobie institutionnelle déployée par son ministre sous son mandat.

Ces deux exemples (continuité du chef de l’État par rapport à son ministre, et du pouvoir socialiste de haut en bas et vice-versa) sont deux indices convergents, et, pour ainsi dire, comme deux interstices particuliers (qui nous touchent directement, en tant que sans-papiers) dans lesquels glisser le regard et entrevoir se profiler quelque chose de plus grand et de plus grave : un dessein autoritaire à côté duquel pâlit celui qu’on attribuait hier encore à Sarkozy. Une perspective où, au-delà des coups portés à la loi pour la galerie médiatique, on voit apparaître autre chose : cette autre chose qui, dans l’histoire, commence souvent d’une manière pour toujours finir d’une tout autre.

Plus on est faible à l’égard des forts, et plus on est forts à l’égard des faibles. Plus on se met à plat ventre devant les patrons et auteurs de la misère du monde, et plus on en fait porter la responsabilité qu’aux misérables eux-mêmes. Pour pallier son impuissance envers les uns, on gonfle les biceps de l’État face aux autres. « L’État, c’est moi ! » , « la loi, c’est moi ! »  : voilà ce qu’il importe de faire apparaître.

Un aphorisme classique de la première réflexion politique moderne dit qu’ on ne peut gouverner sans mensonge et sans crime . Désormais, il faut y ajouter au moins ce complément : et sans ignorance de l’histoire .

Nous, les sans-papiers, accusons : C’est gouverner par le mensonge politique que de dire que pour vaincre le Front national, il faut lui arracher ses armes — en les érigeant en xénophobie et racisme d’État !

Nous, les sans-papiers, accusons : C’est, devant l’histoire, gouverner par le crime politique que de vouloir faire aujourd’hui d’une manière “douce” ce que le Front national dit vouloir faire de la manière forte ! On banalise ainsi ses idées. Ainsi on confère légitimité et latitude morale à l’inavouable et à l’innommable. C’est par une telle banalisation qu’on crée la base, dans l’opinion publique, de la grande criminalité politique de demain !

Nous, les sans-papiers, accusons : C’est gouverner par l’ignorance de l’histoire que d’enterrer, pour des calculs électoraux, les leçons d’un passé européen tout récent ! Le terreau des fascismes, d’abord nationaux et nationalistes, puis racistes et génocidaires, n’a pas été, historiquement, les groupes d’extrême droite, mais les mouvements socialistes et sociaux-démocrates, à commencer par le premier, l’italien. Les socialistes européens d’aujourd’hui peuvent-ils avoir la mémoire aussi courte, ignorer l’abc de leurs glissements et transformations passés ?

Nous, les sans-papiers, accusons : Si la mondialisation de l’économie est un fait majeur du monde contemporain, il s’ensuit que celle du marché du travail, donc la mobilité des prolétaires, est une tendance majeure tout aussi inéluctable. Vouloir arrêter les migrations des pauvres de ce monde n’est alors ou qu’un énorme mensonge électoral, ou qu’un rêve réactionnaire. Ces migrations pourront se faire de manière plus ou moins pacifique, ou très violente. Selon une politique de reconnaissance de la légitimité (et des conséquences pratiques) de la revendication de libre circulation des personnes ; ou bien selon une politique de crispation sur des pratiques et des idées xénophobes qui préparent déjà, aujourd’hui, les massacres et génocides de demain, aussi épouvantables que ceux d’hier. Hélas ! c’est dans ce deuxième sens que va, en face de tragédies telles que celle de Lampedusa, la proposition du Président de la République à l’Europe : renforcer le premier responsable de tous ces morts, l’agence européenne créée pour la chasse aux migrants de l’Afrique : FRONTEX !

  Coordination 75 des sans-papiers (CSP75) - FASTI - la Voix des sans-papiers


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