Di sak na pou di

« On ne naît pas Réunionnais, on le devient »

Témoignages.re / 22 février 2013

La Réunion sera toujours une terre d’immigration : il y aura toujours des étrangers à intégrer en terre réunionnaise (intégration ne saurait être confondue avec assimilation).

Les étrangers que je désigne ici sont ceux qui ne sont pas de culture réunionnaise et sont citoyens de la Nation… comme le sont également les Réunionnais.

Ainsi, de même qu’il est communément admis que les Mahorais et les Malgaches sont étrangers, les Hexagonaux le sont aussi.

Mais ce qui est le plus important à souligner est que certains Réunionnais ne sont pas Réunionnais bien qu’étant de culture réunionnaise.

« On ne naît pas Réunionnais, on le devient » est une curieuse affirmation qui signifie simplement que, de même qu’il existe un “projet France” — un projet universel d’intégration qui s’articule autour de la fameuse devise tripartie (Liberté, Egalité, Fraternité) —, il existe selon moi un projet “Île de La Réunion” qui prend racine dans la devise française, mais qui voudrait transformer d’emblée l’exigence d’égalité en désir d’équité… car ici, de façon plus aigüe qu’ailleurs, l’on sait où mène cette tentation abusive qui consiste à transformer l’autre jusqu’à le faire disparaître : « Je veux que tu sois non pas mon égal, mais comme moi, ainsi tu ne seras plus toi ».

Le désir d’équité prend racine dans la recherche du Semblable chez l’autre. J’aime à penser que notre terre a été initialement labourée par les Anciens de telle sorte qu’elle puisse en faire son exigence fondamentale.

Alors, selon moi, un Réunionnais devrait être celui qui recherche avant tout ce caractère semblable chez l’autre. Brandir une réunionnité qui exclut ira toujours à l’encontre de ce pourquoi nos ancêtres se sont battus : la fin d’un système de pensée qui divise, racialise et infériorise.

Mais cela ne veut pas dire que la recherche du semblable chez l’autre ne va pas sans l’exigence chez ce même autre d’un élémentaire respect quant à l’apport du peuplement historique. Ainsi, tout citoyen vivant en terre réunionnaise se doit de respecter l’apport du peuplement historique — us et coutumes — et de s’efforcer d’apporter sa pierre à la pérennisation du projet “Île de La Réunion” en le rendant compatible avec son apport personnel, que l’on soit de culture réunionnaise ou venant d’une autre culture (hexagonale, mahoraise, malgache, etc.).

Si vous allez vous promener à Saint-Denis, je vous invite à vous rendre à la Villa Angélique située à la rue de Paris, en face de l’artothèque et du Musée Léon Dierx. Vous y verrez une exposition d’une artiste-photographe, Séverine Chauveau, qui vit et travaille à La Réunion depuis près de 20 ans. Vous vous apercevrez que les images de Séverine Chauveau ne jugent pas, ne racialisent pas et ne folklorisent pas : elles sont paradoxalement réunionnaises.

Il ne s’agit pas d’images seulement esthétiques. Il ne s’agit pas d’images appauvries (qui ne font qu’illustrer un message comme celles que fabrique le monde de la publicité ou de la communication). Il s’agit d’images qui sont d’authentiques œuvres : elles interrogent d’emblée à la fois l’humain dans sa genèse et l’ensemble de la société réunionnaise dans son évolution sociétale.

« On ne naît pas Réunionnais, on le devient » signifie qu’il faut mériter pour l’être et se montrer particulièrement exigeant envers soi-même. Etre Réunionnais est un état d’esprit.

Par Patrick Singaïny

(1) Edgar Morin et Patrick Singaïny, “La France une et multiculturelle”, Editions Fayard, Paris, mai 2012.

Dans son texte, Patrick Singaïny propose de réintroduire un couplet volontairement oublié de la Marseillaise qui exprime l’incompatibilité de l’esclavage avec le projet France afin de mieux intégrer les descendants des immigrés issus des guerres coloniales post-1945 et ceux des vieilles colonies (Martinique, Guadeloupe, Guyane, La Réunion). A noter la sortie de son livre aux éditions Azalées qui prend racine dans l’exposition-événement “Images hantées, anté-images” de Séverine Chauveau.


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