Di sak na pou di

Pas les unes sans les autres !

Courrier des lecteurs de Témoignages / 10 mars 2015

Le penseur anarchiste russe Mikhaïl Bakounine écrivait à la fin du XIXe siècle : "Je ne suis vraiment libre que lorsque tous les êtres humains qui m’entourent, hommes et femmes, sont également libres (…) de sorte que plus nombreux sont les hommes libres qui m’entourent et plus profonde et plus large est leur liberté, plus profonde et plus large devient ma liberté." (Dieu et l’Etat, 1871).
Autrement dit, la libération des femmes est AUSSI la libération des hommes, indissociablement. Dit encore autrement, "La Journée de la Femme" - ou plutôt "des" femmes, dans toute leur diversité et pour la défense de leurs droits -, ne concerne pas seulement une partie du genre humain, à part de la commune humanité. Sinon, cela reviendrait à légitimer consciemment ou inconsciemment une coupure, une séparation entre les sexes.

Dire cela n’est pas nier les inégalités socio-économiques et les violences infligées à des femmes. Ce n’est pas non plus nier les représentations sexistes des figures de la féminité, abondamment utilisées et renforcées par la publicité, bras armé de la société de consommation.
Tout au contraire ! Car, s’il y a discrimination, exploitation et domination, ce sont des faits de société, et aucune société ne semble avoir échappé à ces abus, la différence étant seulement de degré en fonction des contextes historiques.
C’est dire que nous sommes toutes et tous concerné(e)s, femmes et hommes, par ces phénomènes collectifs et que nous devons unir nos forces dans un combat lui aussi collectif pour mieux lutter contre des institutions, des règlements, des représentations, des pratiques que nous jugeons discriminatoires. C’est aussi reconnaître que les femmes elles-mêmes contribuent, parfois, à accréditer ces schémas parce que ce n’est pas toujours facile de prendre conscience de ce qui nous a été inculqué et encore moins facile de changer.

Libération individuelle et/ou collective ?

Ce qui est en jeu, dans l’analyse de Bakounine, c’est la conception collective, solidaire de la liberté et, par suite, des modalités de l’émancipation, à l’opposé du libéralisme qui conçoit les individus comme séparés pour en faire des concurrents sur le marché et glorifier la compétition.
On aurait tendance à croire que la liberté relève de l’individu seul. Certes, l’effort pour se libérer, de l’ignorance, des illusions, des pulsions, des habitudes, des pressions et oppressions sociales et politiques, tout cela demande une mobilisation personnelle de la réflexion et de la volonté. Mais je vis dans une société, produit des actions collectives des générations précédentes ou de leur passivité. Je n’y vis pas seul/e et la parole me pose comme un être de relation. "Je suis les liens que je tisse avec les autres" disait avec insistance le généticien et intellectuel engagé Albert Jacquard, dans sa Petite philosophie pour les non-philosophes (1999). Cela signifie que l’autre est une partie de moi, et que je dois le respecter, puisque ce que je suis est le résultat de toutes mes rencontres, de ce que j’ai construit grâce aux échanges intellectuels et affectifs avec les autres.
C’est un peu l’esprit de la convivialité qui, selon l’étymologie latine, signifie le fait de "vivre avec", mais aussi "manger avec", savourer ensemble (cf. les convives). En effet, partager un repas est un rite cultuel et social qui accueille et rassemble. C’est le sens même de l’hospitalité. Bakounine quant à lui insiste sur la solidarité qui active les échanges et les liens tenant ensemble les personnes.
En conséquence, comment me concevoir comme un être libre si les autres, proches ou lointains, ne le sont pas ? La servitude de l’autre restreint ma liberté, sa libération augmente ma liberté. La liberté de chaque personne a besoin de se refléter dans la liberté de l’autre comme dans un miroir et, en agissant ensemble pour éliminer toutes les formes de domination, avérées ou cachées, nous affirmons et renforçons notre humanité commune.

L’art de la rencontre

L’objectif une fois posé, il reste à prendre la mesure des difficultés et à passer à la mise en œuvre pratique. Le penseur poète réunionnais Alain Lorraine a mis l’accent sur le poids des héritages historiques jusque dans la vie intime. "Un pays qui naît sur l’exclusion de la condition humaine de la majorité de la population est un pays qui arrive au monde avec un poison dans la tête." (Edito "Le mal réunionnais", Fanal, n° 9, 1981). Conséquence : "la femme et l’homme réunionnais jouent à cache-cache depuis toujours". Il ne l’a pas dit pour désespérer le peuple et fermer l’avenir, mais pour garder vive la conscience des blessures et, en fin de compte, inverser lucidement et résolument le négatif en positif. D’où son "éloge de la fragilité" consistant à accepter ses contradictions tout en préservant "farouchement sa meilleure part, sa part de désir, sa part de gratuité, sa part de fraternité (…), ce qui lie réellement les hommes et les femmes." (Fanal, n° 6, 1981). il nous reste à inventer et à vivifier l’art de la rencontre, avec humilité et espoir.

Brigitte Croisier



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  • Bravo et merci Brigitte pour ces réflexions en faveur du combat solidaire pour le respect des droits et de la dignité des femmes comme des hommes, surtout les plus pauvres. Comme tu le dis, allons « vivifier l’art de la rencontre, avec humilité et espoir », pour aller ensemble dans ce sens, notamment en cultivant à La Réunion "l’amour de la sagesse", autrement dit la philosophie, dont tu es une experte. Salutations fraternelles. Lulu.

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