Di sak na pou di

Plaidoyer pour la Fraternité

Courrier des lecteurs de Témoignages / 29 juillet 2016

Nice, Saint-Etienne-du-Rouvray… Une litanie impitoyable dont nous ne pouvons prévoir la longueur. Chaque drame demeure cependant à jamais unique, comme est Une et indivisible l’humanité de toutes les personnes impliquées dans l’événement. Jacques, Adel… Le premier est mort en martyr, le deuxième abattu par les forces de l’ordre. Et pourtant la même humanité les habitait l’un et l’autre. Jacques était à l’automne d’une vie accomplie dans le don de lui-même, l’écoute et le service. Adel, au visage encore enfantin, n’avait pas où aller, rien à construire, tout livré au chant de sirènes seulement capables de lui promettre une mort de martyr… Gâchis, gâchis d’humanité pour eux, et plus encore pour nous ! C’est la mort qui les a fait se rencontrer, et non pas la Vie. C’est sous le masque de la déshumanisation que le drame s’est noué.

« A qui la faute ? », chantait Maxime le Forestier, pour ce frère qu’il n’a jamais eu. Et la chanson se termine par : « Ici quand tout vous abandonne, on se fabrique une famille ». Quand l’avenir n’est pas synonyme de promesse pour un jeune, que se passe-t-il dans sa tête ? Ghaleb Bencheikh, islamologue, dans son intervention à l’ancien hôtel de ville de Saint-Denis, la semaine dernière, a cru bon de rappeler la Marche pour l’égalité de 1983. J’étais au côté des Beurs, ces jeunes Français de mon âge nés de parents Maghrébins (majoritairement Algériens), immigrés en France dans les années 1950-1960. Leur traversée du pays, de Marseille à Paris, avait pour slogan Touche pas à mon Pote ! : « Arrête de nous rejeter, de nous regarder de travers, de nous cantonner aux marges de la société… ». Vingt ans plus tard, les banlieues des grandes villes étaient en feu ! En 2005, Adel avait environ huit ans…

Ne dit-on pas que la jeunesse est l’avenir d’un pays ? Alors osons regarder en face les vraies questions, sans détour, sans recherche de justification ni d’accusation. Il y a déjà suffisamment longtemps que nombre de chercheurs en sciences humaines et sociales ont démonté tous les mécanismes humains, politiques, économiques et culturels à l’œuvre dans les phénomènes d’errance sociale, de marginalisation, d’isolement et de radicalisation, pour nous sortir des discours inopérants
du choc des civilisations et des guerres de religion. Arrêtons de perdre du temps ! D’autres générations montent. Ne les laissons pas grandir dans la haine de soi, le non-sens de l’existence, le sentiment d’inutilité…

Ce n’est pas de gardiens de la paix dont nous avons le plus besoin, mais certainement d’éducateurs et d’éducation. Qu’il s’agisse des parents, des maîtres d’école, des professeurs, bref de tous ceux qui accompagnent la croissance d’un enfant, tous ont à transmettre le respect de soi-même et de l’autre, la reconnaissance de la dignité inaliénable de chaque personne, l’apprentissage du savoir être et du savoir vivre en société. Oui - mais à condition quand même - que les ingrédients du « Faire société » soient réunis, c’est-à-dire la vision commune, le projet qui rallie et motive l’envie de faire quelque chose ensemble, de partager la fierté de ce à quoi tous participent. Et la recette n’est pas nouvelle, c’est en particulier celle de l’éducation populaire, longtemps érigée en dogme sous la figure tutélaire de Condorcet. Il n’y a pas d’autre chemin que celui de la Fraternité !

Père Stéphane, sj


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