Di sak na pou di

Plaidoyer pour la liberté d’expression à La Réunion

Libre opinion

André Oraison / 14 octobre 2015

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Le Professeur André Oraison.

Avec des banderoles sur lesquelles on pouvait lire le slogan « Préférans rézyonal pou in zistis sosyal », un groupe radical identitaire a gravement perturbé la conférence que je devais faire à l’Université de La Réunion le 24 septembre 2015 sous le titre : « Les limites à la préférence régionale à l’embauche dans les Outre-mer ». Ce groupe a également refusé de participer au débat programmé à la suite de la conférence. Motif invoqué : « Un Zoreil n’a pas à dire aux Réunionnais ce qu’ils doivent faire, même s’il a la qualité de professeur et s’exprime à l’Université ».

Voici ma réponse. D’abord, je n’ai jamais demandé à ce mouvement groupusculaire de me faire de la publicité. Dans mon pays d’adoption, je n’ai par ailleurs aucune ambition au plan politique. Mon métier accapare mon existence depuis mon arrivée à l’Université de La Réunion en 1967, il y a bientôt cinquante ans. Ce que je fais, je le fais – comme mes collègues – spontanément et gratuitement puisque la recherche scientifique entre dans les obligations statutaires des universitaires. Plus encore, j’interviens en qualité de Réunionnais soucieux de mettre ses modestes connaissances juridiques au service de ses compatriotes.

Est-il besoin de préciser, dans ce contexte, que je suis attaché à la liberté d’expression. Comme en Métropole, tout individu doit pouvoir dire ce qu’il pense dans les Outre-mer, sans être injurié. Quiconque a le droit à La Réunion de se dire partisan de l’extrême droite, de la droite, du centre, de la gauche ou de l’extrême gauche. De même, on a parfaitement le droit de militer pour l’indépendance de La Réunion sans être menacé. Cette solution est d’ailleurs prévue par l’article 53 de la Constitution de la Ve République dans un alinéa troisième, ainsi rédigé : « Nulle cession, nul échange, nulle adjonction de territoire n’est valable sans le consentement des populations intéressées ».

Ce qui déplait à ceux qui prétendent m’empêcher de m’exprimer, c’est que je suis un chercheur qui conteste l’ordre établi sans aller jusqu’à revendiquer la souveraineté pour La Réunion. Dans mes études, publiées dans des revues scientifiques françaises ou étrangères, je justifie toujours en droit ce que je pense.

En droit international, j’ai ainsi démontré qu’il subsiste des séquelles du colonialisme français et britannique dans l’océan Indien, que Mayotte est comorienne et non française et que les îles Éparses du canal de Mozambique – Glorieuses, Juan de Nova, Europa et Bassas da India – doivent être restituées à Madagascar. J’ai également apporté la preuve que l’archipel des Chagos est un territoire mauricien illégalement occupé par les Britanniques depuis 1965 et que les Chagossiens ont le droit inaliénable de revenir sur leurs terres natales ou les terres de leurs ancêtres : Diego Garcia, Peros Banhos et Salomon.

En droit interne, je suis convaincu qu’on peut améliorer la situation dans notre département. Dans ce but, je suis partisan de la création d’un congrès à La Réunion capable de proposer des réformes institutionnelles, comme c’est déjà le cas dans les départements français d’Amérique. Je souhaite aussi la suppression de l’alinéa 5 de l’article 73 de la Constitution qui empêche La Réunion de disposer d’un pouvoir législatif et réglementaire sur habilitation, selon le cas, du Parlement ou du Gouvernement dans des matières stratégiques comme la fiscalité, l’éducation, l’énergie, l’emploi et les transports publics. Je suis encore convaincu du bienfait de la réforme statutaire visant à fusionner le département et la région de La Réunion, à l’instar de ce qui se fait aujourd’hui en Guyane et à la Martinique et demain en Corse.

Et si je ne suis pas partisan de la préférence régionale à l’embauche à La Réunion, c’est parce que cette pratique exceptionnelle qui porte atteinte au principe d’égalité n’est pas autorisée par la Constitution dans les départements et régions d’outre-mer (DROM). En revanche des solutions existent pour renforcer la créolisation des cadres dans l’administration d’État des Outre-mer. Si les perturbateurs avaient accepté le débat qui leur était proposé, on aurait pu parler des propositions constructives contenues dans les rapports du préfet Jean-Marc Bédier et du député-maire de Saint-Joseph, Patrick Lebreton.


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