Di sak na pou di

Pour une citoyenneté indianocéanique

Reynolds Michel / 18 juin 2014

A l’occasion des élections européennes de mai dernier, on a beaucoup parlé de l’Europe des peuples, de l’Europe des citoyens contre l’Europe de la technocratie et des banques. Le résultat – l’abstention massive et la montée de l’extrême droite –, a montré l’impérieuse nécessité de placer les citoyens au cœur de ce projet politique. Qu’en est-il de l’indianocéanie, celle concernant plus particulièrement les îles du Sud-Ouest de l’océan indien : Madagascar, les Comores, l’Ile Maurice, les Seychelles et La Réunion ? Les peuples de cette zone sont-ils au cœur de ce projet ?

Les peuples situés de part et d’autre de l’Océan Indien se sont, disons-le, toujours rencontrés. Dans cet immense bassin propice aux communications maritimes, il y eut échanges, circulations, connexions, partages entre les langues, les cultures et les civilisations dès les temps les plus anciens. A tel point qu’on a pu le qualifier comme le « plus grand continuum du monde au cours des quinze premiers siècles de notre ère » (Neville Chittick). Arabes, Indiens, Africains, Comoriens, Malgaches, Malais, Indonésiens, Chinois et autres se sont rencontrés par le biais du commerce du bois d’œuvre, de l’ivoire, de l’or, du fer, du riz et des esclaves ; commerce accéléré, surtout celui des esclaves, avec la création des villes islamiques à partir du 1Xe siècle et puis par des Européens à partir du XVe siècle.

Les populations de nos îles du Sud-Ouest de l’Océan-Indien sont issues de ces grandes métropoles lointaines ou plus proches. Nous sommes des îles sœurs liées à cet espace marqué par diverses civilisations, divers creusets culturels (swahili, malgache, Mascareignes), par la diversité culturelle. Donc des sociétés ouvertes. Il y a toujours eu des va et vient entre les habitants de nos îles.
Mais aujourd’hui la libre circulation devient de plus en plus difficile ; pas facile lorsqu’on est un pauvre Malgache, Comorien, Seychellois ou Mauricien de venir voir sa famille ou ses ami(e)s à La Réunion. Une association, Initiative solidaire France Océan Indien (ISFOI), vient de monter au créneau pour demander une plus grande liberté de circulation dans la zone pour les ressortissants de nos îles. Non pas de manière anarchique, mais par le biais d’un assouplissement des conditions des visas aux dits ressortissants (Le Quotidien du 06/06/14).

Autrefois, me disait un ami mauricien, on pouvait entrer à La Réunion rien qu’en indiquant l’adresse où on allait. Aujourd’hui, outre le visa, il faut une attestation d’hébergement (40 euros), une assurance maladie et une certaine somme d’argent. Il arrive même qu’un fonctionnaire zélé vérifie si le compte est bon ! Force est de constater que depuis quelques années les conditions d’obtention de visas pour les pays riverains, dits du premier cercle, se sont durcies, alors même qu’un processus d’exemption de visa est engagé depuis quelque temps pour les ressortissants de certains pays du deuxième et troisième cercles.

Les Sud-africains peuvent depuis le 1er janvier 2013 entrer à La Réunion sans visa. Ce sera pour très bientôt le cas des ressortissants de la Chine et de l’Inde, nous annoncent la ministre des Outre-mer et le ministre des Affaires Etrangères (Le Quotidien 24/05/14, Témoignages 14/06/14). Et déjà nos élus de droite et de gauche se querellent pour s’arroger la paternité de cette future décision gouvernementale ! Mais que font-ils pour une plus grande liberté de circulation pour les ressortissants de nos îles et archipels du Sud Ouest de l’océan indien ? Osent-ils interpeller fermement le gouvernement français sur cette question ? Quel monde indianocéanique veulent-ils construire ? Une Indianocéanie des hommes d’affaire, des marchands ou une indianocéanie où des peuples soient au cœur du processus ?

A l’occasion du trentième anniversaire de la Commission de l’Océan Indien (COI), célébré à Victoria aux Seychelles, le 10 janvier dernier, les responsables de cette Institution régionale, axée sur la coopération politique, économique et culturelle, ont voulu remettre en avant le concept d’« Indianocéanie » pour bien marquer l’identité commune de nos iles et archipels du Sud ouest de l’Océan Indien. Une Indianocéanie comme « socle et tremplin de notre devenir », précisent-ils. C’est ce concept, issu de notre histoire mêlée, par lequel les pays du Sud Ouest de l’Océan Indien, regroupés au sein de la COI, veulent de plus en plus s’identifier et se reconnaître. Mais pour que ce concept et ce projet deviennent une réalité vivante, dynamique, démocratique, ils doivent être appropriés par nos populations. Il ne peut y avoir d’Indianocéanie - qui est notre avenir -, sans la participation de ces derniers.

Après 30 ans d’existence, la COI a besoin d’un nouveau souffle, d’une nouvelle étape, d’un passage de la coopération à une certaine intégration. Pourquoi pas la création d’une citoyenneté indianocéanique, une citoyenneté commune aux ressortissants de nos états insulaires, comme premier pas dans ce processus d’intégration communautaire ? La citoyenneté communautaire, avec, entre autres, le droit à la libre circulation entre les Etats membres, peut être un élément important dans cette évolution souhaitée de la « Commission de l’Océan Indien » en « Communauté de l’Océan Indien » avec de nouvelles ambitions (Vœu de Jean-Claude de l’Estrac, secrétaire de la COI, in Nation/Seychelles, 10/01/14)). Notons en passant que les Mauriciens et les Seychellois peuvent entrer et séjourner dans les pays de « l’espace Schengen » sans visa pour un séjour de trois mois. Vivement une Indianoéanie des Citoyens.

Reynolds Michel


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