Di sak na pou di

Pour une société valorisant toutes ses ressources

Témoignages.re / 6 mars 2012

C’est à partir de la place accordée aux jeunes et aux exclus qu’on juge de la qualité d’un projet politique.

Les jeunes de nos quartiers populaires ont fait une entrée fracassante sur la scène politique. Que pouvaient-ils faire d’autre que pousser un grand cri ? Quel autre cri que l’émeute pouvaient-ils faire éclater ? Ils n’ont, depuis des décennies, aucune part à l’échange social, économique et culturel de notre île. Nous les avons tout simplement rejetés dans le néant social en les vouant à l’impuissance.
Et cette situation ne semblait pas nous émouvoir outre mesure. Peu importe nos raisons – notre égoïsme, notre incapacité, leur manque de visibilité, d’expression propre…, nous avons refusé de prendre la pleine mesure de la situation, pourtant potentiellement explosive. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus ignorer leur présence, imposée par le « défi de l’émeute ». Nous ne pouvons plus les pousser dans la marginalité. Leur entrée en scène nous engage à la responsabilité, une responsabilité que nous ne pouvons plus fuir, ni déléguer. La société, disait Emmanuel Lévinas, commence avec l’entrée du « troisième homme » et c’est l’approche du « Tiers » qui introduit dans la vie quotidienne, les nécessités de la justice, celle « du droit qui initialement est toujours celui de l’autre » (E. Lévinas, Altérité et transcendance).
En effet, nous avons oublié que ces jeunes ont des droits : le droit à l’échange social, économique, politique et culturel. Et que demandent-ils sinon une activité et un revenu pour vivre décemment ? Nous ne pouvons plus considérer comme inéluctable d’avoir bientôt trois jeunes sur quatre et un Réunionnais sur deux au chômage, alors même que tous considèrent le travail comme le lieu par excellence de la construction de soi. Le fossé entre les favorisés du travail et les assistés sociaux à l’état permanent n’est plus tenable. Nous devons refuser une société réunionnaise à « deux vitesses », où l’exclusion des uns côtoie le confort, l’indifférence ou les privilèges exorbitants des autres.
Alors que faire ? Comment construire une société réunionnaise où chacun peut trouver sa place dans l’échange social, économique, politique et culturel ? Comment construire une société qui valorise toutes ses ressources humaines, notamment les ressources de sa jeunesse ?
En partant du postulat que le chômage n’est pas une fatalité et que des pistes de solutions existent, comme l’affirment d’ailleurs nombre d’économistes. « Quelles que soient les caractéristiques techniques ou économiques d’une société, il est, en effet, toujours possible de l’organiser de telle sorte que chaque homme y trouve sa place et y remplisse une fonction ».
Certes, il n’y a pas de recette miracle en la matière, mais est-il impossible de bâtir une politique économique où l’emploi est la priorité des priorités et non, comme c’est le cas actuellement, la résultante de la croissance, de la compétitivité et des grands équilibres ? Autrement dit, est-ce possible de mener une politique de lutte frontale contre le chômage ? Si autrefois l’économie, même dans nos sociétés capitalistes, était conçue comme devant profiter à tous les citoyens, elle n’est pas aujourd’hui organisée pour produire un tel effet.
Il est impératif de créer une dynamique d’initiatives et de partage permettant de redonner un travail minimum pour tous. Cela passe évidemment par des productions locales davantage créatrices d’emplois, par l’identification et la prévision des nouveaux emplois en fonction des multiples besoins économiques, sociaux, culturels, anciens ou nouveaux non encore satisfaits. Et ce, à travers une démarche qui part du terrain. Cela passe également par la réduction des inégalités et la suppression des privilèges devenus des « droits acquis ». Cela passe aussi fortement par une nouvelle politique des revenus qui accroit substantiellement les taux d’imposition portant sur les plus hautes rémunérations ; par une politique de réduction collective du temps de travail et par un autre mode de vie et de consommation. Cela passe enfin par la place accordée à l’expression propre des jeunes de nos quartiers, des demandeurs d’emploi et autres exclus de notre société. En outre, pour ne pas aggraver la situation des jeunes sur le marché du travail, il convient de suspendre immédiatement la politique de non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux, tout en la liant à une certaine « réunionnisation des emplois ».
C’est dans cette voie, me semble-t-il, qu’il faut œuvrer. La lutte contre l’exclusion sociale, économique, politique et culturelle de notre jeunesse et d’une large fraction de la population implique, outre la solidarité nationale, la nécessaire solidarité entre tous les Réunionnais. Nous sommes en présence d’un défi lourd de conséquences pour l’avenir de la société réunionnaise : celui de la nécessaire cohésion sociale, celui d’un consensus fort sur les valeurs qu’implique la vie en société. Saurons-nous relever ce défi ? Le « cri d’émeute » de notre jeunesse qui paie aujourd’hui un lourd tribut nous appelle et nous engage à la Responsabilité. Elle a besoin de reconnaissance.

Reynolds Michel


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