Di sak na pou di

Pourquoi la France n’est pas une République laïque ?

Témoignages.re / 23 avril 2013

Si l’on regarde l’histoire de France depuis 1789, il faut bien reconnaître que les révolutionnaires les plus hostiles envers “la religion” cherchèrent plus une émancipation à l’égard du clergé catholique qu’une privatisation de la sphère religieuse.
C’est par leur forme et non par leur contenu qu’on reconnaît les phénomènes religieux.
Michelet, dans son histoire de la Révolution française, souligne le caractère religieux des grandes manifestations de la Révolution concrétisées par trois grands « cultes révolutionnaires » :

- Le culte de la Déesse Raison célébrée solennellement le 10 mai 1793 à Notre-Dame de Paris avant d’être institué dans tous les chefs-lieux de département.

- Le culte de l’Etre suprême présenté à la Convention par Robespierre, célébré à Paris et dans les grandes villes de France le même jour : le 8 juin 1794.

- Le culte décadaire apparu vers 1798 qui avait pour particularité de combiner le rituel catholique et maçonnique.
Ainsi, Marianne, symbole de la République, serait une personnification de la Déesse Raison, mais aussi Vierge Marie de cette même République puisque tout républicain peut demander, encore aujourd’hui, au maire de sa commune de le baptiser au nom « de la République ».

Certes, les « intégristes laïcs » revendiquent l’esprit et la lettre de la loi de 1905 dans laquelle le mot laïcité n’existe pas, il s’agissait à l’époque d’instaurer une séparation entre les Églises et l’État sans désignation de bouc-émissaire pour légitimer le bien-fondé de leur démarche.
Nonobstant, cette loi de 1905 qui instaure officiellement une séparation entre les Églises et l’État n’est pas une loi laïque, mais séculière.
Il ne s’agit pas d’une simple nuance sémantique, car le concept de laïcité équivaut à une neutralité qui reconnaît la libre expression de toutes les religions sans en privilégier aucune alors que la sécularisation s’apparente à une autonomie de la société civile et de la culture libérées de toute influence religieuse.

Selon l’esprit de la loi de 1905, l’instituteur et le curé deviennent les deux piliers de l’édifice républicain. L’instituteur instruit dans une école affranchie de toute influence spirituelle et idéologique et le curé enseigne la morale religieuse nécessaire à l’éducation des futurs citoyens de la IIIème République.
Si, effectivement, la France avait définitivement renoncé au calendrier grégorien, c’est-à-dire chrétien, comme ce fut le cas lors de l’instauration du calendrier républicain de 1793 à 1805, rétabli pendant quinze jours du temps de la Commune en 1871, son essence aurait été intrinsèquement laïque. Tel n’est pas le cas. Les ambiguïtés ou incohérences posées par Robespierre perdurent jusqu’à aujourd’hui.

Nous pourrions mentionner le décret napoléonien rendant obligatoire le repos dominical pour que les fonctionnaires puissent aller à la messe le dimanche, l’expression « le jour du Seigneur » puise son origine dans cette décision.
Je vais énumérer quelques exemples qui illustrent la contradiction entre République française et laïcité :

- La célébration de Noël, même justifiée par des raisons sociales, culturelles ou économiques, tend à se donner une bonne conscience laïque tout en commémorant le socle théologico-politique sur lequel repose la société française : c’est ce que j’appelle « faire du mauvais Spinoza ».

- Les statuts cléricaux d’exception en Alsace-Lorraine qui imposent un enseignement religieux dans les écoles publiques dispensé par des prêtres et des rabbins ayant le statut de fonctionnaire d’État. Un évêque perçoit le salaire d’un professeur agrégé. L’Islam ne bénéficie pas de ce statut d’exception.

- L’intervention de plus en plus fréquente des plus hautes autorités religieuses dans les affaires publiques (remise du Prix du Secrétariat aux droits de l’Homme en 1987 pour son action en faveur des immigrés au Cardinal Decourtray, l’envoi par Michel Rocard en 1989 d’une délégation de représentants des Églises chrétiennes en Nouvelle-Calédonie pour proposer un plan de paix devenu les Accords de Matignon).

- La création en 1997 par le Premier ministre Lionel Jospin d’une ligne budgétaire pour financer les Journées mondiales de la jeunesse chrétienne à Paris sous la coordination du Général Morillon.

- La célébration de chaque 31 mai dans la basilique du Vatican de Sainte-Patronille, fille de Saint-Pierre, et grande dévotion de la monarchie franque avec présence obligatoire de l’ambassadeur de France à Rome.

- L’agrément donné par le ministre de l’Intérieur et des Cultes à la nomination du cardinal de Paris, en présence du Pape à Rome et de l’ambassadeur de France.

D’ailleurs, comment comprendre que dans une République « laïque », le ministre de l’Intérieur soit également le ministre « des Cultes » ? Ce principe instauré par Napoléon Bonaparte constitue une véritable atteinte à la laïcité de la République.

Le dernier débat portant sur la laïcité et l’Islam voulu par Nicolas Sarkozy et mis en musique par le secrétaire général de l’UMP instaure une idéologie républicaine exclusive synonyme d’annihilation du concept prétendument réaffirmé.
De même, lorsque la Cour de cassation juge le licenciement d’une femme portant le foulard dans une crèche privée discriminatoire et demande, au nom des droits de l’Homme, la réintégration de cette femme dans son poste de travail, le ministre de l’Intérieur Manuel Valls considère que ce jugement constitue une atteinte à la laïcité de La République. Le ministre ignore-t-il que la Cour de cassation demeure la plus haute juridiction française en matière de droit civil ?
En résumé, la République est séculière, la laïcité privilégiant la libre expression des consciences reste à conquérir.

Luis-Nourredine Pita,
Docteur en philosophie
(Le Port)


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