Di sak na pou di

Puis-je ne pas être moi-même ?

Témoignages.re / 3 septembre 2012

Et comment le saurais-je puisque comme le dit si bien le philosophe Alain : "Tout change en moi sous mon regard et par mon regard. Et l’on voudrait maintenant expliquer comment je me saisis et comment je me reconnais, en ce contenu où le rêve le plus absurde peut rester attaché aux perceptions les plus raisonnables, où la superstition résiste autant que les idées, où tant de souvenirs sont oubliés, tant d’autres décolorés, où tout change enfin par le temps et l’âge. Mais il se trouve que le problème n’a point de sens, et que je n’ai pas à me retrouver, parce que je ne puis me perdre moi-même un seul instant. Toute pensée, confuse ou claire, de doctrine, de sentiment, de chose, de vision, de résolution, d’hésitation, de négation, de doute, de souvenir, de remords, d’espérance, de crainte, vraie ou non, durable ou non, en rêve ou non, a pour sujet constant le Moi, ou pour mieux parler le Je. Quand je voudrais feindre quelque nébuleuse inconnue où je ne sois pas, quelque autre monde séparé, quelque passé avant moi, quelque avenir après moi, le sujet de ces pensées est toujours moi. Je pense tout ce qui est pensé, tout ce qui est et tout ce qui peut être, tout le possible et l’impossible ; c’est pourquoi je ne puis penser que « je ne suis pas », comme Descartes a su le mettre au jour. Telle est sans doute la loi suprême de toute logique, puisque n’importe quelle pensée, même absurde, la suppose. Je ne suis qu’un ; car si je suis deux, l’un et l’autre c’est toujours moi ; et quand je me dédouble, il m’apparaît encore mieux que je ne suis qu’un ; car l’un est moi, et l’autre est moi. Je reste le même ; car si je suis tel, et puis autre, c’est toujours moi qui suis tel, et puis autre. Je ne saurai jamais que je suis autre, si ce n’est point moi, le même, qui suis autre. De toute pensée je suis le sujet. (…)

’’Je suis ainsi ; telle est ma nature’’, voilà une pensée qui est toujours vraie, quelque fantastique qu’en soit le contenu. Comme on voit dans les passions, où l’on réalise en parlant, où l’on change par les discours. Et telle est la vérité du théâtre, que les personnages, après qu’ils ont dit, sont autres." (Alain, Éléments de philosophie, 1916).
Qu’y a-t-il de plus à ajouter, un siècle après, au moment où l’argent règne en maître absolu au point de broyer les consciences, d’uniformiser et de formater les esprits, au risque de nous faire perdre à jamais notre identité pour devenir les personnages d’un théâtre, bien plus vaste et beaucoup moins divertissant, le théâtre du marché mondialisé ? L’urgence est d’en sortir, avec le plus grand nombre possible, pour que je puisse enfin être moi-même.

 Georges Benne 


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