Di sak na pou di

Quand Bernadette Ladauge raconte à Firmin Viry sa propre histoire

Témoignages.re / 24 décembre 2015

L’une des plus grandes batailles de tout groupe opprimé dans une société historiquement construite sur la notion de race, comme La Réunion, c’est la bataille pour reconquérir identité et mémoire collectives. Au niveau de la culture, ce système raciste visait sous nos cieux à dénier aux populations notamment d’origine africaine ou indienne leurs propres voix, leurs propres histoires et traditions. Cette idée le Parti Communiste Réunionnais (PCR) avait, à partir des années 70, réussi à la combattre en s’appuyant sur une grande figure à la fois talentueuse et combative : Firmin Viry et sa troupe.

Le Maloya de la famille Viry est alors le pendant idéologique des conditions politique, sociale et économique de la société Réunionnaise de l’époque. La culture selon Fanon n’existe qu’en rapport avec des conditions concrètes d’existence, le Maloya de Firmin Viry est alors l’expression vivante de celles des Réunionnais descendant d’esclaves et d’engagés. Si la culture est toujours liée à l’actualité, elle est inlassablement actuelle. Si elle intègre le passé, c’est toujours en fonction du présent, pour le futur. Dans la société Réunionnaise d’alors, la culture ne saurait être autre chose qu’une culture post-coloniale, dont le fondement idéologique essentiel s’appuie sur un racisme non-assumé. De cette posture avantageuse, les cafres, yabs, malbars, chinois n’ont alors aucune culture, tout au plus les bals la poussière sont-ils considérés, par la belle société créole, comme des lieux de dépravation.

En ce temps de l’ère Debré, ces Réunionnais-là sont des Français sur le papier mais regardés comme des étrangers. Selon le point de vue d’où l’on se place, le PCR fait alors de cette situation irréfutable son fonds de commerce ou son cheval de bataille pour la conquête du pouvoir. La culture négro-africaine se densifie alors autour du Maloya retrouvé et en faveur de la lutte d’une presque libération du peuple. Et si le Maloya ne semble pas être interdit par les textes, il est officiellement réprimé par le pouvoir en place, car il est le fer de lance de la résistance culturelle à l’oppression. Cette résistance est alors une résistance clandestine. C’est toute l’histoire de la troupe Viry. Histoire d’une famille que Mme Bernadette Ladauge, historienne auto-proclamée, entendait bien contester à l’occasion du documentaire diffusé lors du 20 désamb 2015 sur la chaine publique, à l’occasion d’un soi-disant hommage à Firmin Viry.

Dans une entrée en matière pour le moins ambiguë, Jean-Marc Collienne permet ainsi à Bernadette Ladauge de déballer sa science. Dans un langage d’une rare vulgarité, elle indique véhémente aux téléspectateurs d’une part que Firmin Viry s’est fait manipuler et d’autre part que le PCR aurait brisé l’unité Réunionnaise en volant le Maloya. Aujourd’hui célébré par ceux-là mêmes qui l’ont tant honni, le Maloya est désormais récupéré par le système, auquel rien, ni en contestation ou en opposition, ne saurait résister. Cette ambiguïté alimente ainsi une confusion fondamentale, dans laquelle individus et organismes sont ballottés, les mêmes hommes se trouvant à contester d’une part, à consacrer de l’autre, un système qui est le seul à mettre en acte une stratégie univoque, patiente et délibérée.

La culture Réunionnaise connaît ainsi actuellement deux vocations : l’une, pathétiquement entretenue par les moyens officiels de propagande (collectivités locales, radio, télévision, journaux), appelle à retrouver l’authenticité et le dynamisme des traditions prouvant à travers ces nombreuses fêtes que l’actuel système est bon, qu’il est viable malgré les inégalités et le chômage structurels ; l’autre, contestataire, utilise les voies du folklore pour dénoncer, sinon la logique déracinante de ce système, du moins ses injustices les plus criantes. Ces deux vocations se rencontrent parfois dans une même pratique : le Maloya ! Vous aurez compris auquel de ces deux folklores appartient Mme Ladauge et M. Firmin Viry. Comme le disait si bien Chinua Achebe : « Tant que les lions n’auront pas leur propre historien, les récits de chasse continueront de chanter la gloire des chasseurs ».

A l’issue de ce documentaire laissant une vielle femme issue de la bourgeoisie créole blanche dont le racisme ordinaire et l’aigreur des mots cache mal celle du cœur, Réunion première propose alors la diffusion d’un condensé du concert des 80 ans de Firmin Viry. Pour y avoir moi-même assisté le 12 décembre dernier, je suis alors le témoin cathodique de la censure dont est encore l’objet en 2015 Firmin Viry, par la non-diffusion de ses propos exhortant les jeunes générations à se saisir du Maloya pour poursuivre la lutte et améliorer leurs conditions de vie.

Sans compter ce que les âges futurs trouveront de barbare à notre époque et notre île, nul doute que la volonté conjuguée d’une télé d’état et d’une Bernadette Ladauge est bien que les nouvelles générations pataugent dans l’ignorance du passé. L’histoire nous a déjà livré un enseignement précieux : c’est qu’elle dispose de poubelles. Et c’est tant mieux. On y met les époques faillies, les générations navrantes, les élites boiteuses, bref les encombrants dont il faut se débarrasser. Alors tous ensemble, voilà ce qu’il conviendrait de faire : la tournée des déchets, remplir la benne, et prendre le chemin de la décharge.

Antoine Fontaine


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