Di sak na pou di

Qui sont les assistés ?

Témoignages.re / 7 avril 2012

Monsieur Sarkozy débarque à La Réunion, il se fait fort de nous parler de l’assistanat et de la vie chère. De l’assistanat, donc :
D’abord, convenons que la déportation massive d’Africains qui succède au génocide des Amérindiens avait pour but le travail et la rentabilisation des immenses espaces « libérés ». En d’autres termes, il était devenu nécessaire que le colonisateur trouve une main-d’œuvre pour accomplir un travail qu’il ne pouvait faire lui-même.
Si les choses avaient été différentes, le colonisateur aurait lui-même labouré, cultivé et récolté sur ses terres ; mais ce ne fut pas le cas, comme nous le savons tous.

Il y a donc apparition d’une situation, où un seul individu tire profit du labeur, du sang et de la sueur de plusieurs dizaines, de plusieurs centaines d’autres individus ; mais c’est pourtant lui que l’on considère comme un héros, un homme industrieux et entreprenant.
Au regard des fortunes accumulées par les pillages, les razzias, auxquels on ne manquera pas d’ajouter le système plantationnaire et ses millions d’heures de travail, ses fleuves de sueur et de sang.
Face à l’Histoire, je pose une première fois la question : qui sont les assistés ? Il nous faut repenser à Hegel et à son allégorie du maître et de l’esclave. Même si le maître se sent supérieur, c’est lui qui est dépendant de l’esclave, du serviteur, et pas le contraire.
Poursuivant ce chemin, nous accostons sur les rives de l’humiliation française durant la Seconde Guerre mondiale. Contestera-t-on que pour sauver la France, il a fallu pendant un certain temps placer tous ses espoirs dans les colonies et que, peut-être, sans le sang des « indigènes », l’aigle du Reich planerait sur l’Arc de Triomphe.

Encore une fois, qui sont les assistés ?
Arrivés à des jours plus d’actualités, on voit débarquer toute une population certaine que « la misère est moins pénible au soleil ». Ce que, nonobstant, la parfaite fausseté de cette croyance ne serait pas dommageable si, en plus, ladite population ne venait pas avec la certitude d’arriver dans un pays qui n’attendait qu’eux, dans un pays qui a besoin d’eux. On subventionne leur arrivée, on paye les risques et les désagréments de leur installation, en abaissant au passage le pouvoir d’achat des autochtones. Un des résultats de cet état de fait est une situation inconfortable, une situation qui place vis-à-vis et non pas “côte à côte”. Les nouveaux arrivants assurés d’emplois et de revenus ; assurés de trouver une nénène dévouée, un habile jardinier... assurés de trouver un niveau et une qualité de vie que chez eux ils n’auraient pas trouvé face aux locaux qui rebondissent ou se traînent de précarité en précarité, ou alors se consolent, se recroquevillent dans des situations dépouillées du moindre lustre, du moindre éclat, allégés du poids des réelles responsabilités et du coup de la vraie dignité qui y est associée.

Alors, encore une fois, lorsque l’on est le genre d’aventurier qui s’installe dans un pays, où tout est fait pour lui assurer plus de confort matériel, qu’il associera au confort mental qu’il possède déjà. Quand le désarroi d’un peuple vous permet de vous offrir le choix dans la recherche de votre domesticité. Quand ce n’est pas vous qui faites la queue au Pôle Emploi pour en revenir chaque fois un peu plus détruit, un peu plus désespéré, quand ce n’est pas vous qui, parmi des milliers, faites la queue pour la distribution de colis alimentaires.
Qui sont les assistés ? Il m’appartient d’éviter toute généralisation concernant les nouveaux arrivants.

J’espère que dans un échange de bons procédés, on m’épargnera les : - Vous n’avez qu’à demander l’indépendance... ou encore les comparaisons inopportunes avec Madagascar, Haïti, où n’importe quel autre endroit, de lieux, d’histoires et de contestes n’ayant rien à voir. Sur la base de cet échange de bons procédés, je demande à tous ceux qui se sentent concernés de faire ce que le personnage du Staretz, dans les frères Karamazov de Dostoïevski, demande à ses compagnons : - Demandez-vous pourquoi, pourquoi vous êtes ici ; pourquoi vous avez choisi cette vie. Avez-vous oublié que c’est la conscience de votre faiblesse qui vous a conduits ici ?
L’espoir de trouver une vie meilleure, plus facile, plus ensoleillée n’est en rien blâmable, à la condition de toujours conserver aux habitants et à la culture de ce pays le respect qui leur est dû. Si l’on peut se passer de compréhension, en aucun cas le manque de respect ne peut enfanter une situation saine et équilibrée.

La Réunion n’apporte-t-elle pas une position géo-stratégique à la France, dans cette partie du monde ?
La Réunion n’apporte-t-elle pas un domaine maritime étendu et riche à la France ?
Par sa bio-diversité, par ses paysages, La Réunion n’est-elle pas une chance colossale pour la France ?
Les Réunionnais rechignent-ils à se battre et mourir en Afghanistan ou ailleurs, pour la patrie, le drapeau, la République ? Même quand celle-ci se trompe, même quand elle viole ses propres principes.
Les Réunionnais vous semblent-ils à ce point avares de leur sueur, de leur sang, pour que l’on puisse leur manquer de respect et les traiter d’assistés ?
Les Réunionnais ont leur part de responsabilité (nous y reviendrons), mais il me revient tout de même ces mots de Charles Péguy :
« Vous les avez pétri de cette humble misère
Ne soyez pas surpris qu’ils soient des miséreux »

Alors, qui sont les assistés ?
Ceux dont le dos se courbe sous le poids de l’Histoire, mais qui sont toujours debout ? Ou ceux qui, à coup d’exonération, de défiscalisation, de prime coloniale pour le matériel, et de culture coloniale pour la psychologie, bénéficient de privilèges, de surdétermination, de présupposés positifs archaïques et indus ?
Enfin, c’est nous qui balayons les rues
c’est nous qui portons les sacs de ciments
c’est nous qui manions la pioche
c’est nous encore qui, malgré tout, faisons par le nombre tourner la machine économique et commerciale
c’est nous qui payons plus cher notre survie
c’est nous qui payons plus cher notre accès à la culture.
C’est nous qui supportons plus de pauvreté, plus de précarité que ce que l’hexagone ne pourrait supporter
Mais ce n’est pas nous qui avons traversé l’Histoire en chaise à porteurs
Alors, ultimement, qui sont les assistés ?

Armel Bataille


Kanalreunion.com