Di sak na pou di

Rahariane et la route des Tamarins

Témoignages.re / 1er septembre 2009

On ne connait guère ou mal la vie des femmes esclaves à La Réunion que par des brefs récits qu’en ont faits les hommes. Carnets de voyages, écrits de colons ou histoires transmises par la tradition orale retracent la vie et la descendance des premières femmes débarquées sur l’île.
Nous connaissons tous le couple d’esclaves Marie Caze et J-Mousse.
Mais ce sont surtout les femmes marronnes, ces esclaves courageuses ayant fui l’oppression des colons blancs, cette odieuse barbarie qu’est l’esclavage, que nous voulons valoriser.
Ces femmes ont marqué de leur empreinte l’Histoire réunionnaise. Héva, Marianne, Fiara, Suzanne, Sarlave ou Soya, Rahariane sont des rares femmes marronnes.
Pionnières du peuplement, ces esclaves marrones ou affranchies, résistantes, ont joué un rôle essentiel dans la construction de notre société, de notre identité.
Rahariane fait partie de ces célèbres esclaves maronnes qui ont inscrit leurs noms dans la tradition orale du marronnage.

Qui est-elle ?

Femme du chef marron Maffa, d’après l’Histoire que d’aucuns assimilent à Mafate, le guérisseur ou tisaneur de la source sulfureuse de la rivière des Galets. Elle vécut avec son mari dans une caverne près de la source de la rivière des Galets. Elle partage la vie rude des marrons, et ce qui est admirable, c’est qu’elle a pris en marronnage un nom magnifique, un nom d’espoir qui dénote une haute et majestueuse philosophie de la vie.
Imaginons l’arrivée dans l’espace des Hauts de cette fugitive, femme peut-être un peu craintive et certainement épuisée, qui décide de prendre un nouveau départ et de s’épanouir coûte que coûte dans un espace de liberté chèrement conquis.

Rahariane commence par ra : “madame”, ou simplement “celle qui”, comme de nombreux noms de notre région. Le radical hari , “soleil” en sanscrit, qu’on retrouve dans de nombreux noms réunionnais et du monde entier sous la forme Ari, Ary, Hary, est suivie de la terminaison ane. Ce nom signifie “celle-qui-chante-le soleil” ou “celle-qui-est-en-harmonie-avec-le soleil”.
Si le nom de son mari, qu’il s’agisse de Maffa, mafy, qui signifie “fort”, ou Mafate, mahafaty, “qui tue”, sonne comme une menace pour ses ennemis, les chasseurs de Noirs, le sien est totalement en rupture avec la menace et l’auto-défense, par ailleurs largement justifiées pour célébrer la vie.
Rahariane, c’est un hymne au soleil, à la vie, au bonheur plus fort que les malheurs, que la mort qui guette à chaque instant la vie du combattant, a fortiori de la combattante de la liberté.

Références historiques :

1751, septembre, Rahariane, femme du roi marron Maffa (d’aucuns disent que Maffa et Mafate représentent le même personnage) est tuée avec ce dernier et d’autres marrons par le détachement de François Mussard à Ilet-à-Cordes, Ouest de Cilaos.
Réfugiés dans les Hauts de l’Ouest de l’île, probablement obligés de changer souvent de résidence sous l’avancée des chasseurs, c’est à Ilet-à-Cordes finalement que les membres du groupe auquel elle appartient livrent leur combat ultime, parmi les derniers à être anéantis de membres d’une organisation importante qui se sont certainement peu à peu regroupés à Cilaos pour mieux résister.
Quelques lignes laconiques pour un drame humain, hélas si courant à l’époque. Mais Rahariane a eu la force, la volonté de consigner son vrai nom, son nom de choix, de femme libre, avant de mourir.
Rahariane représente, dans le choix même de ce nom et son maintien, une figure très attachante de la femme marronne. Femme de chef, elle donne l’exemple d’une manière courageuse et admirable de garder la dignité et le courage dans la vie rude des Hauts. Elle célèbre la vie et la nature luxuriante de l’île en dépit des contingences matérielles peu favorables. Quelle élévation spirituelle !

De bonnes raisons pour donner ce nom au pont de la ravine de Trois-Bassins

Le choix de ce nom pour un grand ouvrage d’art de qualité internationale non seulement révèle une face cachée de notre histoire — sombre, mais glorieuse en même temps —, mais elle démontre aussi que La Réunion entre dans une phase de maitrise de son histoire, reconnaissant l’esclavage dans son horreur, mais célébrant aussi l’héroïsme des marrons. De plus, ce nom de femme, qui inclut Ari, un mot et un concept très importants dans de nombreuses civilisations qui ont influencé la nôtre, apporte un certain équilibrage dans l’attribution des noms dans l’espace public.
Faut-il insister sur le fait qu’il faut aussi laisser une place aux femmes combattantes ?
Enfin, un point non négligeable, sinon le plus important, ce nom de lumière, ce nom rayonnant convient parfaitement à ce pont dont la magnifique esthétique évoque les rayons du soleil sur fond poétique et mystérieux de la ravine Trois-Bassins. Rahariane honore notre histoire, notre patrimone.
Les sonorités du nom lui-même, Rahariane, puissantes et musicales, s’égrènent comme un poème. A ouvrage exceptionnel, nom exceptionnel !

Poème
Rahariane
Femme, marronne
Ton nom est soleil
Ton nom est harmonie
Dans une vie d’errance et de souffrance
Tu ne vis que liberté
Femme, marronne.

Charlotte Rabesahala, Anthropologue
Aline Murin-Hoarau, professeur d’Histoire, adjointe au Maire de Sainte-Suzanne


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