Di sak na pou di

« Refonder l’école… pour qu’elle soit celle de tous ! »

Témoignages.re / 29 octobre 2013

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Voilà ce qu’affirmait la Ligue de l’enseignement le 12 juillet 2005, lors de son assemblée générale réunie à Lorient.

Huit ans plus tard est proclamée la loi d’orientation et de programmation sur la refondation de l’Ecole. La Ligue a fait le pari de soutenir cet élan.

Parce qu’il faut rompre enfin avec un modèle qui tient du tri culturel et social, injuste pour nombre d’enfants et de jeunes et angoissante pour les parents, une école dont les enseignants ont été malmenés par deux décennies de désengagement sans précédent, faisant de la France un des seuls pays de l’OCDE [1] à réduire sa dépense intérieure d’éducation.

Mais aussi parce que c’est dorénavant tout le monde de l’éducation qui est de retour et qui est invité à participer solidairement à cet élan éducatif public : personnels d’éducation, parents, élèves, collectivités territoriales, monde associatif.

Pour autant, nombreux sont les talents, exemplaires sont les réussites parmi nos jeunes Réunionnais : grâce à leur ténacité, à leur intelligence, grâce au professionnalisme des enseignants et des personnels administratifs, grâce à l’accompagnement de leur famille et des militants de l’éducation, ils ont trouvé le chemin du succès et de l’accomplissement personnel.

Mais ils sont encore trop nombreux — chacun connaît les chiffres — à connaître l’échec et le découragement : tout récemment encore, les résultats issus de la Journée défense et citoyenneté, au cours de laquelle jeunes femmes et hommes de 17 ans passent plusieurs tests, révélaient que près de 28% de jeunes Réunionnais présentent des difficultés en lecture.

Cela ne peut plus durer.

Il faut en finir avec un système éducatif qui est pour l’essentiel consacré au tri des meilleurs par une compétition cruelle en son sein et dans la société, et concède aux vaincus du mérite les miettes d’un soutien inefficace et culpabilisateur. (…)

« Construire sur de nouveaux principes »

A un modèle axé sur la compétition et l’élimination du « maillon faible », nous opposons, avec Bertrand Schwartz [2], « … un modèle fondé sur la complémentarité et l’aide mutuelle. (…) ».

Refonder, c’est donc construire sur de nouveaux principes, de nouvelles bases et/ou changer profondément la forme d’une institution pour l’améliorer et en obtenir de meilleurs résultats.

Le défi est audacieux, mais incontournable pour celles et ceux — dont nous nous réclamons, qui refusent que le destin de notre planète soit confisqué par une minorité qui se gave d’un capitalisme de la démesure. (…)

Le monde va vite, va trop vite, entend-on souvent avec justesse.

Est-ce une raison pour rayer de la carte celles et ceux qui mettent plus de temps à trouver leur rythme de croisière ? (…).

Mouvement d’éducation populaire, viscéralement attachée à ce que chacune et chacun deviennent des acteurs de la nécessaire transformation sociale, nous savons que dans ce pays, dans les villes comme dans les villages, dans les écoles, les associations, les coopératives, ils sont des dizaines de milliers, chaque jour, sans bruit, à fabriquer des réponses, à prendre en main leur destin, à déployer des trésors d’imagination, à refuser la montée des peurs et des défiances, à se donner le pouvoir d’agir.

« L’Ecole a une responsabilité première  »

Dans cette perspective, l’Ecole a une responsabilité première, car elle transmet aux jeunes les savoirs, les compétences, les savoir-vivre dont ils s’empareront pour exercer leur esprit critique, pour penser par eux-mêmes, pour élaborer pas à pas leur « statut » de citoyen, collectivement et solidairement engagés dans la construction d’une société de justice sociale.

Telle est l’ambition de la loi de refondation de l’Ecole de la République adoptée le 25 juin. (…)

Cette loi définit trois orientations majeures qui tranchent radicalement avec la situation antérieure.

D’une part, la formation professionnelle des enseignants est reconnue comme le socle sur lequel doit reposer la qualité pédagogique du système scolaire : la création des Ecoles Supérieures des Professions de l’Education doit répondre à cette exigence. (…)

A Bac+4 ou +5, le problème de la maîtrise disciplinaire doit être réglé : nous appelons donc, avec François Dubet [3], à une véritable professionnalisation des enseignants, qui « … ont appris à individualiser les pédagogies, ne sont plus obsédés par les notes et les classements, créent une école chaleureuse et accueillante, travaillent avec les parents, traitent des difficultés scolaires dans l’école elle-même sans les externaliser dans une multitude de dispositifs de soutien… ».

D’autre part, cette loi pose l’école primaire comme étape première, et c’est d’abord à ce niveau qu’elle attribue de nouveaux moyens et introduit des changements de fonctionnement. Cela ne signifie pas que le second degré est oublié, mais qu’il faut d’abord un socle solide pour instituer le système éducatif : orientation et programmation installent la transformation du système dans la durée. (…)

Ensuite, elle reconnaît que la nécessaire démocratisation du système éducatif implique l’ouverture de l’Ecole sur son territoire et ne peut être atteinte sans l’implication des parents, des collectivités territoriales et des associations.

« Une réforme inscrite dans le cadre des valeurs républicaines »

Cette ouverture, le ministre en donne l’opportunité en demandant à l’ensemble de la communauté éducative de s’interroger sur les rythmes de vie de l’enfant. Par ce biais, elle est invitée à réfléchir collectivement sur la nouvelle organisation de la semaine scolaire qui, soulignons-le, ne donnera son plein effet qu’accompagnée d’une refonte des programmes, d’un changement des pratiques pédagogiques traditionnelles, d’un nouveau mode de relation confiant entre tous les acteurs éducatifs. (…)

Enfin, cette réforme s’inscrit pleinement dans le cadre des valeurs républicaines. Notre société — et la société réunionnaise de façon remarquable — est multiculturelle. Cette dernière est souvent donnée en exemple comme celle du vivre ensemble : (…)

Mais, au-delà des apparences, il nous faut aller plus loin, car note société, et donc notre école, ne sont nullement épargnées par des phénomènes inquiétants de discrimination sociale, économique ou ethnique.

Pour passer du multiculturel à l’interculturel, l’enjeu est aujourd’hui de trouver la bonne formule pour accueillir les différences tout en les articulant aux règles communes : respect mutuel, solidarité, entraide, coopération, volonté de dialogue et de compréhension réciproques. (…)

C’est dès l’école primaire qu’il faut s’y atteler : c’est pourquoi nous serons très attentifs à la mise en place du nouvel enseignement de la morale laïque et à l’exploitation judicieuse de la charte de la laïcité.(…)

« Une Ecole de la coopération, de l’entraide… »

Ce que nous voulons, c’est une Ecole accueillante, constituée d’unités pédagogiques fonctionnelles « à taille humaine » — une centaine d’élèves — animées par un groupe de professeurs qui connaît tous ses élèves, que tous les élèves connaissent et qui soient donc en capacité à la fois d’organiser le collectif autour de projets complexes impliquant la collaboration des champs disciplinaires et d’assurer le suivi individualisé de chacun au sein du groupe. (…)

Ce que nous voulons, c’est une Ecole de la coopération, de l’entraide, de l’effort collectif partagé et fécond, une Ecole qui offre en son sein même les moyens de traverser et de dépasser des difficultés passagères, une Ecole de la connaissance pour être une Ecole de l’apprentissage de la démocratie, où chacun(e) apprendra le débat argumenté fondé sur des savoirs maîtrisés et la capacité à dialoguer, c’est-à-dire non seulement d’être à l’écoute de l’autre, mais de rendre possible le fait que les propos de l’interlocuteur puissent infléchir votre propre avis.

Enfin, la refondation de l’Ecole doit, pour s’installer durablement et connaître le succès, convaincre et rassembler les individus, les structures et les institutions qui, à un titre ou à un autre, ont vocation à être partie « gagnante » de cette grande ambition : les collectivités territoriales dont beaucoup se sont énormément investis dans ce domaine et ne sauraient être réduites à de simples « pompes à fric », les parents d’élèves qui attendent toujours leur place légitime au sein de la communauté éducative, les mouvements pédagogiques et d’éducation populaire qui, en matière de pratiques innovantes, d’éducation à la citoyenneté ont un rôle reconnu par le ministre de l’Éducation nationale au sein des ESPE, les structures de formation et d’insertion professionnelle trop souvent marginalisées et écartées de la réflexion globale sur la transformation du système éducatif.

A peine deux mois après la mise en place par certaines communes d’une nouvelle organisation de la semaine scolaire, nous entendons déjà les “experts” et les censeurs de tout poil rendre leur verdict.

On peut être en désaccord, on peut douter de la méthode, on peut s’inquiéter de la précipitation de la mise en œuvre.

Mais sur cette question comme sur l’ensemble de la loi, faisons le pari de l’honnêteté et de la rigueur intellectuelles, de la confrontation féconde entre les arguments, de l’intelligence collective pour qu’à toutes et à tous, le droit à l’éducation soit grand ouvert.

Ligue de l’Enseignement – Fédération de La Réunion

(Les intertitres sont de “Témoignages”)

[1Organisation de coopération et de développement économiques

[2Ingénieur, ancien délégué interministériel à l’Insertion professionnelle des jeunes en difficulté — « l’éducation demain »

[3Sociologue, directeur de l’Ecole des Hautes études en Sciences sociales


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