Di sak na pou di

Religions et violence

Reynolds Michel / 6 octobre 2016

« Il est trop facile, dans un souci apologétique, de prétendre que le fond des religions est essentiellement non-violent et que ce sont les êtres humains qui, individuellement ou collectivement, les détournent de leur sens vrai. » François Houtart,

« Toutes les religions veulent la paix », disait récemment le Pape François. Les mots qui reviennent le plus souvent dans les messages religieux sont paix, miséricorde, bonté, compassion, solidarité. Les croyant(e)s de toutes les religions sont dans leur immense majorité des hommes et des femmes qui aspirent à la paix et à la justice. Aujourd’hui, les populations musulmanes sont écœurées par toute cette violence qui n’a fait et ne fait que précipiter plusieurs de leurs sociétés dans le chaos. Les populations chrétiennes, catholiques et protestantes confondues, ont sans doute éprouvé le même écœurement durant les guerres de religion des XVIe et XVIIe siècles en Europe.

Faut-il pour autant dire que la violence n’a rien à voir avec les religions ? Que la religion chrétienne n’avait rien à voir avec les Croisades (de 1099 à 1254), l’Inquisition et l’écrasement des Cathares dans le sang au XIIIe siècle. Et pour actualiser notre problématique : que le djihadisme n’a rien à voir avec l’islam. Mieux, que l’hyper violence qui a touché la France tout récemment serait moins une question de religion que l’expression « d’une révolte générationnelle ». Bref, que la religion n’est qu’un prétexte, une couverture rhétorique, l’habillage religieux, la sauce identitaire, mais qu’elle n’a rien à voir avec le fond de l’affaire.

Cette thèse, qui relève, nous semble-t-il, de la sous-estimation du religieux, voire du déni, ne tient pas compte de tous les déterminants ou ressorts de la violence de Daech ou d’autres groupes djihadistes. Elle n’explique ou ne tient pas compte non plus de ce qui se passe dans le monde arabo-musulman depuis quelques décennies et ces répercussions en Occident, entre autres :

  • du vaste mouvement de réislamisation, voire de salafisation, qui vise la reprise en main des sociétés musulmanes après l’échec des nationalismes arabes et des idéologies importées d’Occident, libérales et socialistes ;
  • de la radicalisation religieuse comme pourvoyeuse de sens et comme moyen de reconstituer du lien social dans le cadre de communautés universelles imaginaires ;
  • du long parcours d’affrontements, de tensions ou de méfiance entre l’Occident et le monde arabo-musulman, voire du rejet même de l’Occident et de ses valeurs par ce dernier ;
  • des échanges quotidiens de massacres entre sunnites et chiites en Irak… ;
  • des affrontements, au sein même du monde arabo-musulman et ailleurs, entre les divers courants ou lectures de l’islam.
    Or, tenir compte de tous ces facteurs, c’est donner toute sa place au facteur religieux, c’est donner sa place à la religion dans les conflits que traversent le monde aujourd’hui, sans en faire pour autant la seule causalité, voire même la principale causalité du terrorisme djihadiste, par exemple. D’ailleurs, le “religieux” à l’état pur n’existe pas. La foi s’incarne toujours dans une culture, même si elle la transcende. La Parole de Dieu dont témoignent l’islam, le christianisme et le judaïsme est toujours médiatisée dans un langage humain. Et elle s’adresse à des hommes qui en vivent et l’a fait vivre de manière tolérante ou intolérante.

Penser le terrorisme d’aujourd’hui, c’est discerner toutes ces causes, y compris celles qui pourraient trouver leur origine dans une certaine lecture des « textes sacrés » et des traditions. Les religions, parce qu’elles touchent aux questions ultimes sont potentiellement dangereuses. Démêler le religieux, lui permettre de s’affronter à ses propres sources et à la manière dont il parle de Dieu, du sacré, du salut, de la vérité, de la tradition, de la mission, de l’autre, de la liberté, est un passage nécessaire à la paix. Toutes ces notions peuvent être source de violence. L’histoire est là pour attester que la “vérité” devient un vecteur de violence dès qu’elle s’absolutise.

Ce n’est pas suffisant de dire que « toutes les religions veulent la paix » et que « jamais le nom de Dieu ne peut justifier la violence ». Ce n’est pas suffisant pour les chrétiens et les non-chrétiens de dire à leurs frères musulmans que l’islam et le Coran, pas plus que le christianisme et la Bible, ne commandent la violence et que la barbarie de Daech et d’autres groupes djihadistes n’a rien à voir avec le “vrai” islam.

Mais qu’est-ce qu’un vrai islam ? Qu’est-ce qu’un vrai christianisme ? Qu’est-ce qu’un vrai hindouisme ? Qu’est-ce qu’une vraie religion ?

Certes, si l’histoire témoigne que les grandes religions ont nourri, voire enfanté, des grandes civilisations, elle témoigne également qu’elles ont été capables de mettre en forme la violence collective et la rendre légitime en lui donnant un sens. Comme nous avons, aujourd’hui, du mal à comprendre qu’on puisse justifier la violence au nom de Dieu, nous préférons renvoyer les terroristes à leur fanatisme en exonérant le religieux de toute « responsabilité ».

Exonérer le religieux de toute responsabilité dans la violence ne relève pas de la bonne méthode. « Il faut être un peu croyant, au moins pour la méthode, pour comprendre des croyants fanatiques » (Olivier Abel). Lorsqu’on regarde Daech et sa phraséologie, on se rend compte qu’ils n’ont pas qu’un simple discours de guerre nationaliste. « Daech offre un discours très performant, qui est fondé sur plusieurs grandes prophéties ou mythes qui appartiennent à la sphère théologico-mystico-politique de l’islam… » (Rachid Benzine, Le Point Afrique, 07/04/2016). Son discours mobilise un savoir religieux qui séduit, même s’il est décontextualisé. Ses leaders s’appuient sur quelque chose qui existe. Et tant que leur discours ne sera pas déconstruit, cela aura de graves conséquences.

Lorsque nous disons que le christianisme ou l’islam, ou encore l’hindouisme, est une religion de paix, nous n’avons rien dit ou c’est une affirmation erronée, puisqu’elle induit une sorte d’essentialisme, quelque chose de figée de manière définitive, d’immuable, sans histoire. Le problème n’est pas là. La vraie question est de savoir pourquoi certains croyants légitiment la violence au nom de leur religion, et pourquoi d’autres la condamnent au nom de la même religion. Une analyse critique du discours religieux, du « disponible croyable », de chaque mouvement religieux, c’est-à-dire ce en quoi croient les fidèles de ce mouvement, s’avère nécessaire si nous voulons avancer. Un corpus violent a existé ou existe encore dans nos traditions respectives.

L’islam, tout comme le christianisme est pluriel et en mouvement. Divers courants traversent ces religions. Diverses lectures sont possibles. L’interprétation des sources est incessante. Mais toutes ces lectures n’ont pas la même valeur ; certaines peuvent faire des ravages. D’où la nécessité d’une lecture ouverte, critique et créatrice de nos sources (Écritures sacrées et traditions) par rapport au respect de nos droits inaliénables.

Des intellectuels et théologiens musulmans œuvrent pour une lecture ouverte, critique, d’un islam en dialogue avec les autres religions et le monde moderne. Nous devons les encourager dans ce travail critique des sources. Nous devons encourager le dialogue permanent entre tous les citoyens : le dialogue entre croyants, notamment entre chrétiens et musulmans, mais également le dialogue entre croyants et incroyants. Mais quel dialogue ?

Un dialogue qui nous aide d’abord à prendre conscience de la complexité de nos identités, faites de multiples appartenances, tout en nous alertant sur le danger d’appauvrissement, voire d’exclusion, lorsque nous la ramenons à une seule appartenance (religieuse ou politique). Il y a alors tout simplement : “nous” et “eux”‒ deux armées en ordre de bataille qui se préparent au prochain affrontement (voir Amin Maalouf).

Un dialogue qui aide les uns et les autres à faire œuvre de discernement sur leur propre culture religieuse, tout en les éclairant sur leurs atouts pour la paix et leurs connivences avec la violence.

Un dialogue qui met en relation et en interaction des sujets porteurs de culture différente en vue de faire émerger des normes communes, partagées et respectées par tous, pour un bien vivre ensemble.

Un dialogue qui nous ouvre sur l’éducation aux solidarités et à la poursuite de l’égalité et de l’équité.

Et plus encore, il convient d’encourager encore davantage celles et ceux, comme Mme Latifa Ibn Ziaten, qui construisent au jour le jour des relations positives, humaines, en allant à la rencontre des jeunes et de moins jeunes en portant un message de paix et de respect de l’autre.

Reynolds Michel


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