Di sak na pou di

Réseaux et assimilation : prolégomènes à un débat

Témoignages.re / 7 août 2010

Nous voudrions répondre aux remarques faites par Run Magma sur le site “Liberasyon”, à propos d’un de nos textes.

Question : “le collectif La Fournaise envisage-t-il seulement de se faire connaître, ne serait-ce que par une adresse à laquelle des contributeurs, anonymes ou non, pourraient envoyer des idées, faire des suggestions, etc.?”. Nous sommes ravis que ce désir de débat s’exprime si clairement. Voici notre explication.
1• Nous avons choisi de rester individuellement anonymes et de nous présenter comme collectif, pour éviter la personnalisation spécifique associée à la vie réunionnaise. Cette personnalisation entraîne inévitablement le “ladi lafé”. On soupçonne immédiatement les personnes d’objectifs secrets. Dans le champ du débat, le nom à La Réunion est devenu un obstacle, un prétexte à stigmatisation et à refus de discussion. Il n’y a qu’à voir comment le nom de « Vergès » est devenu un objet de fixation paranoïaque, empêchant tout débat argumenté. Nous nous souvenons d’un quatre pages sur “Le mythe Vergès” dans le “JIR” : que des bêtises ! Une psychologisation idiote, sans aucun fondement.
2• Nous devons avouer que nous n’avons aucune envie de faire le tri entre les contributions argumentées comme la vôtre et la litanie de médiocrités qui passent pour des débats dans les forums (et nous glacent d’horreur). Nous sommes heureux de constater qu’un espace public de débat est possible dans notre pays, ce dont nous commencions à douter. Peut-être que le site “Liberasyon” peut accueillir momentanément ces contributions.

Sur le fond, les deux tendances assimilée/résistance à l’assimilation (nous préférons cette expression à “non assimilés” car il y a « toujours un peu » d’assimilation) traverserait toute l’histoire de La Réunion. Nous n’avons aucun problème avec cette remarque, tout à fait juste. Pour autant, il nous semble nécessaire d’analyser le moment contemporain dans sa particularité. Les formes que prennent assimilation et résistance à l’assimilation évoluent, comme évoluent les groupes qui soutiennent l’un ou l’autre camp. Ce ne sont pas toujours les mêmes. Il y a aussi, à notre avis, une « ligne de couleur » qui a toujours traversé la société, de manière changeante. Aujourd’hui, cette ligne de couleur est aussi soutenue par des gens (en particulier dans la petite et moyenne bourgeoisie) dont les ancêtres en furent victimes. La victoire du tandem Robert/Vergoz manifeste clairement une reprise en main de « l’esprit petit blanc ». Cet esprit requiert, bien entendu une analyse approfondie et dynamique. Mais on peut déjà signaler une caractéristique fondamentale qui est le refus de l’historicité de la France, le déni de ses contradictions et débats à travers l’obsédante utilisation du terme “métropole”. De la même manière que la “métropole” est une image coloniale distordue de la France, de même le “zorèy” (le terme renvoie bien entendu au groupe) est la trace du colonial dans le contemporain. Notons ici l’absurdité profonde de l’imitation de quelque chose qui n’existe pas sinon dans ses comportements de type colonial à La Réunion, illusion à laquelle participent nombre de zorèy et la plupart des médias. Une autre caractéristique est le refus de l’Afrique et de Madagascar comme matrices des processus de réunionnisation, et leur transformation en décor : fond sonore ou images.

Petite digression

L’annonce d’une journée “Beauté féminine et nature ”, sous l’égide du président de l’association des amis de Lacaussade à Hell-Bourg, nous apparaît comme parfaitement symptomatique d’une « politique culturelle » où tout est présenté comme ayant la même valeur. L’intitulé laisse déjà rêveur et on s’attend à une réaction de la part des mouvements féministes réunionnais, si ces derniers existent autrement qu’à travers une conception victimaire des femmes ( les seules manifestations publiques visibles ont été les “Marches blanches”). La juxtaposition de poètes dits engagés, de « groupes folkloriques », de troupes de maloya manifeste clairement cette pratique de “mangé koshon”. Nous reviendrons sur ce point, mais ce que nous pouvons d’ores et déjà noter à ce propos, c’est la récupération de notions comme “patrimoine immatériel”, “créolisation”, “maloya”… en les décontextualisant et en les vidant de toute historicité pour en faire de purs signifiants interchangeables.
3• Nous sommes optimistes mais lucides. L’écrasement de la culture vernaculaire à La Réunion (c’est-à-dire celle qui a été créée, véhiculée, transmise, valorisée par les pauvres, les exclus, les « subalternes ») ou sa folklorisation est un objectif réel du tandem Robert/Vergoz. Il y a urgence à y résister, car il existe dans le monde de nombreux exemples d’effacement de cultures vivantes, créatrices dès lors qu’elles sont perçues par une certaine classe comme un danger.

Nous faisons ainsi le pari que “cirques et remparts” deviendra une “nature ” sans que soient jamais expliquées les conditions de sa création (l’organisation du foncier, l’implantation des villages et des villes, les lignes de couleur et de classe dans l’organisation spatiale de l’île, les résistances des marrons, des exclus, des pauvres, les “shemin brakonié”…).

Sur les réseaux et la nécessité de les structurer

Il existe déjà des réseaux et, bien entendu, ils demandent à être renforcés. Mais pour que ce renforcement soit possible, il faudrait revenir sur la lâcheté, l’opportunisme, la complicité structurelle de tous ces acteurs culturels qui se proclament Réunionnais et qui oublient volontairement leur dette profonde, inaliénable à la culture populaire et à la façon dont cette île leur a permis de penser et de créer.

Ce que nous constatons aussi, c’est que depuis des années, depuis l’abandon de la notion d’autonomie, les intellectuels n’ont pas produit une pensée alternative. Bien au contraire, de nombreux acteurs culturels et intellectuels ont rejoint la pensée hégémonique — individualisme, métissage et “batarsité” comme posture, refus de la dette. Tant qu’ils pourront continuer à mentir en toute impunité, s‘approprier sans honte des choses qu’ils n’ont pas créées, et interdire de facto toute critique par un comportement “gro kèr”, le débat sera faussé car il sera psychologisé, individualisé, présenté comme ad hominem.

Il faut de nouveau porter la critique au cœur de la société réunionnaise pour faire apparaître ce rapport encore profondément colonial qui subsiste au cœur de la petite bourgeoisie réunionnaise. À l’encontre des intellectuels antillais, très rares sont les Réunionnais qui interviennent dans les débats nationaux et internationaux.

Pour en revenir à la nécessité de développer des réseaux démocratiques de discussion critique, elle est, bien entendu, urgente et indispensable. Il y a tant à dire et à comprendre sur notre société dont nous ignorons beaucoup. Commençons par ces contributions.

Collectif La Fournaise

PS : nous avons contacté Carpanin Marimoutou et Françoise Vergès pour les interviewer afin de revenir sur leur analyse du revers subi par le projet de la MCUR. Malgré leur colère et leur chagrin devant un tel gâchis, ils ont accepté. Nous échangerons bientôt par écrit avec eux.


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