Di sak na pou di

Respecter la vérité des lieux historiques

Témoignages.re / 6 juillet 2014

Imaginons des touristes invités à prendre « la route des premiers Français » pour visiter la « grotte des premiers Français » en baie de Saint-Paul. Tiens, tiens, voilà une grotte de Lascaux sous les Tropiques ? Goscinny et Uderzo se seraient donc trompés quand ils racontent les aventures des valeureux Gaulois Astérix et Obélix résistant à l’envahisseur romain depuis leur village d’Armorique avant même le début de notre ère.
Car, si les mots ont un sens, l’expression « premiers Français » désigne les individus à l’origine d’un processus historique d’occupation d’un territoire déterminé. Il faudrait remonter au paléolithique, à une lointaine période où le Piton des Neiges n’avait peut-être pas encore pointé le bout de son nez, pour trouver des traces d’une présence humaine dans ce qui sera la France. Puis, se sont succédés de manière ininterrompue des peuples venus du Sud, de l’Est et du Nord, sur un territoire aux frontières constamment mouvantes.
Aussi, parler de « premiers Français » à Saint-Paul de La Réunion, relève d’une vision passablement désorientée de l’espace-temps et d’une lecture faussée de l’histoire-géographie. Les premiers habitants ayant été débarqués dans l’île au XVIIe siècle, ils peuvent difficilement se proclamer les « premiers Français ».
En fait, on est face à une réécriture de l’Histoire pour des motifs politiciens. Certes, la, ou plutôt les prises de possession de l’île ont été faites au nom de la France et Etienne de Flacourt avait inscrit sur une carte de Bourbon « Saint-Paul habitation des Français », mais les premiers habitants, volontaires ou forcés, ne venaient pas tous de France. Ils étaient peut-être même minoritaires au début.

Distorsion

Ainsi, après avoir été nommée la caverne des Portugais, ou caverne des douze exilés, ou encore simplement la Caverne, elle a été baptisée Grotte des premiers Français sous la pression du député Michel Debré qui voyait rouge à l’évocation du mot Réunionnais. Cette appellation relève d’une stratégie de pouvoir. Il semble plus conforme au bon sens de parler de « grotte des premiers Réunionnais », les habitants de La Réunion étant bien des Réunionnaises et des Réunionnais, non ?
Le plus amusant, car il vaut peut-être mieux en rire qu’en pleurer, est que cette grotte n’a sans doute pas été habitée, si l’on en croit Alexis Miranville qui a étudié l’histoire de Saint-Paul. On a donc vraiment affaire à une double distorsion de l’Histoire.
On a transposé dans cette île, au XVIIe siècle, l’image des premiers hommes des cavernes, alors que les matériaux et les techniques ne manquaient pas pour construire rapidement des abris artificiels plus confortables qu’une grotte sombre et humide. De plus, en dénommant « français » ces hommes et ces femmes, dont deux originaires de France et dix de… Madagascar (si on se réfère à 1663), on donnait une sorte d’origine mythique, pour ne pas dire sacrée, à un département français qui fut dès le premier début traité comme une terre d’exil pour des mutins de la Grande île voisine, puis une colonie pendant plusieurs siècles.
Qu’on persévère dans cette erreur pose question. Il y a l’habitude paresseuse qui empêche de réfléchir au sens des expressions utilisées et répétées de manière automatique. Plus grave est l’attitude des politiques et de ceux qui inspirent les dénominations. On ne leur demande sans doute pas d’être des érudits de l’histoire, d’autant plus que la connaissance historique est exposée à des rectifications constantes en fonction de l’état des recherches. Mais, au poste qu’ils occupent, les politiques ont comme obligation minimale d’offrir une représentation de leur ville, de ses lieux naturels ou de ses monuments, conforme le plus possible à la réalité, ou à ce qu’on en sait.
Cette exigence relève du respect que l’on doit aussi bien à celles et ceux qui résident dans cette île qu’aux visiteurs de dehors. Sinon, on est dans la fable tendancieuse et le mensonge historique. On perpétue une idée fausse, on la diffuse sans vergogne, pire on la consacre en dénommant officiellement des lieux sous des appellations qui n’ont pas de raison d’être.

Brigitte Croisier


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