Di sak na pou di

Sauvegarder la mémoire de nos anciens pour mieux appréhender demain

Témoignages.re / 9 décembre 2009

Il est un fait indéniable : l’histoire de notre île est confinée chez nos anciens. Aussi la récolte de leur mémoire est-elle indispensable pour comprendre cette histoire, qui est celle du peuple réunionnais.
Nos anciens ont marqué l’histoire de leur île, notre île : celle de leur rue, de leur quartier, de leur village, de leur ville, de leur commune, où ils ont laissé leur empreinte.
Ils sont entrés dans le 3ème âge, ont atteint 100 ans, ont connu trois siècles ou deux. Certains n’y sont plus. Car, immanquablement, ils ont fait leur temps et ont tiré leur révérence, nous laissant orphelins, mais riches de leur héritage. En sommes-nous conscients ? Pas vraiment, quand cet héritage reste enfoui. De quoi sera fait demain, sinon de ce qu’hier nous est resté ?
Heureusement, le GRAHTER (Groupe de recherches sur l’archéologie et l’histoire de la terre réunionnaise) est parvenu à sauvegarder la mémoire d’un certain nombre de nos anciens. Citons : Pierre “le métis”, ouvrier manuel aux mille métiers ; Gramoun Niflore de Villentroy ; Antoine Volnay le rescapé ; Marie-France Dijoux de Cilaos, partie juste avant d’atteindre son centenaire ; Jérôme Lusinier de Sainte-Rose (celui qui nous a indiqué l’emplacement des vestiges d’habitation d’esclaves sur le site du Petit-Brûlé, ce qui nous a permis de déclencher déjà quatre séries de fouilles archéologiques) ; Raphaël Calciné, le bâtisseur de la fameuse église de Sainte-Anne, etc. Ils étaient de tous les coins de l’île, même les plus reculés.
Ils nous ont parlé d’eux, de la dureté de la vie, du travail aux champs, du manque de tout, de la faim etc. Ils nous ont appris la vie quotidienne, nous ont raconté ceux qui sont partis. Ils avaient tous des occupations. Ils ont travaillé la terre, les matériaux, le fer, le bois, etc… construit de leurs propres mains. Ils ont bâti notre pays. Ils ont vécu au rythme des campagnes et du fonctionnement des usines sucrières. Ils ont connu les saisons des productions légumières. Ils ont connu le franc CFA, le franc français et l’euro. Ils ont toujours été actifs, ont toujours voulu apprendre, découvrir et évoluer, mais ils n’en avaient point les moyens. Ils se soignaient avec ce que la nature leur procurait.
Ils ont connu des existences de privations. Ils ont souvent vécu pour les autres, parce qu’ils étaient toujours prompts à partager le peu dont ils disposaient.
Une constante : la foi dans les valeurs de la famille, du travail, au-delà de la diversité de leurs existences. Leurs journées débutaient par une prière, une leçon de morale ; elles s’achevaient par une réflexion, une prière encore.
Tous s’illuminent de l’intérieur lorsque nous les rencontrons : ils éprouvent le besoin de parler, d’être écoutés.
Il faut aller à l’écoute de leurs riches vies. Elles sont aussi étonnantes qu’émouvantes.
Pourquoi eux ? Parce que nous devons manifester un peu de reconnaissance à ce qu’ils nous ont apporté. Leurs vies n’étaient pas des romans, mais des réalités, celles du quotidien. Ce sont des exemples pour nous, pour nos générations à venir.

À leur époque, ces bâtisseurs n’étaient pas seulement des ouvriers, mais aussi des ingénieurs. Comme avant eux les esclaves, puis les engagés, qui ont trimé sur la terre de notre île. Imaginons un instant leur quotidien : ils ne disposaient nullement de tout ce dont nous possédons aujourd’hui. Ils ont eu à se débrouiller, à imaginer, à inventer. Et ils nous ont légué leur technicité, leur ingéniosité.
Nous avons hérité beaucoup d’eux. Mais nous n’utilisons qu’une infime partie de leur héritage, uniquement ce qui nous arrange comme les traditions culinaires, mais que faisons-nous du reste ? Nous oublions un peu trop vite qu’ils ont permis à notre île de redresser la tête pendant des périodes de pénurie.

Un constat : à leur époque, une époque pas si lointaine encore, le travail courait derrière l’homme ; aujourd’hui, c’est l’inverse ! Pour n’en pas dire plus, comment accepter qu’un jeune quitte le système scolaire sans être capable de lire et d’écrire ? Nos anciens, eux, en aucun cas ne baissaient les bras, des bras qu’ils ne croisaient jamais…
Oui, le GRAHTER a rencontré nos anciens. Plusieurs ouvrages en rendent compte : “Dialogue avec les anciens”, “Quatre Bénédictins”, “Le rescapé”, “D’hier et d’aujourd’hui”, “Arrière-petit-fils d’esclave”, etc.
Ces anciens étaient centenaires ou âgés entre 70 et 80 ans. Une décennie après, il n’en reste pratiquement plus, car après avoir fait leur temps, il a bien fallu qu’ils nous quittent lorsque leur heure est venue, immanquablement.
Le GRAHTER a emmagasiné un certain nombre de récits de vie qui ne demandent qu’à être publiés. Citons ceux de feu le Dr Guy Hoarau, le fameux “Ti-Guy” de Saint-Joseph ; de Mme Saïd, 102 ans, la vendeuse de pistaches du Casino du Port ; d’Alix Elma, l’ancien maire de Sainte-Rose etc.
Si toutes ces précieuses sources de notre passé restent enfouies, c’est la mémoire d’au moins tout le siècle écoulé qui resterait enfouie. C’est-à-dire en passe d’être oubliée et… perdue à jamais.
Il est par conséquent extrêmement urgent de les faire partager au plus grand nombre…

Marc Kichenapanaidou


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