Di sak na pou di

Silence, ici on tue !

Témoignages.re / 21 février 2013

Dans l’île enchantée, tout va bien dans le meilleur des mondes au travail. C’est encore l’une des images que les décideurs de La Réunion aiment à montrer comme pour se rassurer et boucher les yeux des crédules. Les discours sont fleuves sur le « dialogue social », la « bonne gouvernance » et « l’intelligence collective ». C’est comme si cela allait de soi et qu’il suffisait de prononcer ces discours pour que cela existe dans les entreprises tant dans le secteur public que privé. Slogans et manifestations se multiplient sur les performances de celles-ci en matière de gestion des ressources humaines.

Et puis, soudainement, comme pour nous inviter à regarder de plus près, le mardi 12 février dernier, le même jour, meurtre et suicides se sont produits avec une telle force que nous ne pouvons pas nous contenter de rechercher des boucs émissaires ou d’évacuer le cas de la Sogecore parce que moins médiatique.

Les drames de l’ONF et de la Sogecore, par leur intensité, nous ont surpris, voire choqués. Mais plusieurs signaux laissent à penser qu’il existe de multiples situations propices à déboucher sur les mêmes drames. Aujourd’hui, la peur et la honte cachent les mauvais traitements infligés aux travailleurs.

Il ne s’agit pas là d’accuser, mais de susciter la réflexion pour que la disparition de ces trois personnes et la souffrance de leurs proches ne soient pas vaines. Car l’absence de fiche de poste, l’absence de ligne hiérarchique claire, les pressions, les frustrations, humiliations, brimades, insultes, harcèlement, mises au placard si souvent subis sur les lieux de travail sont trop courants et graves pour que nous ne fassions pas l’effort de les affronter lucidement. Ils n’éclatent pas toujours de manière aussi brutale que ceux de ces derniers jours. Mais ils sont bien réels, cachés, refoulés, non dits, nourrissant des déprimes, des dépressions et alimentant des violences sur soi et ses proches. Ils sont là à nourrir les discussions dans les couloirs, à la machine à café et à augmenter le présentéisme.

Comment penser à la fois le rapport au travail et les rapports dans le travail dans un pays dont le passé récent « du travail » est marqué par le système esclavagiste ? Comment penser le travail dans un pays dont le présent qui s’allonge est marqué par au moins 30% de taux de chômage avec des taux vertigineux de 60% chez les jeunes (18-25 ans) ? Comment penser le travail quand des années durant, la précarité a été institutionnalisée par les décideurs politiques ? Comment penser les rapports au travail quand plus de 90% des entreprises ont moins de cinq salariés ? Comment penser les rapports au travail dans un pays où le clientélisme électoral, la politisation de l’emploi, le paternalisme et l’autoritarisme tiennent lieu de stratégie de recrutement et de management ? Comment penser les rapports au travail dans un pays où le taux de syndicalisation est inférieur à 10% et où le secteur où il y a le plus de salariés n’est pas soumis à l’obligation de négociation annuelle ? Comment penser les rapports au travail quand dans un pays, la précarité devient le principe et que toujours dans le secteur où il y a le plus de salariats, la loi n’est pas respectée, et qu’en lieu et place du principe de titularisation dans la fonction publique, plus de 70% des agents des collectivités sont non titulaires de leur poste ? Comment penser le travail quand l’essentiel des décisions est toujours pris à la manière coloniale (mutation, nomination de direction, concours…) ?

Nous pouvons avoir l’illusion d’être « modernes » et presque exemplaires à travers nos discours, mais ce contexte est davantage propice à créer des risques psychosociaux qui aboutissent aux drames de mercredi dernier. Nous avons du mal à penser et à mettre sur pied un agencement des fonctions et des compétences et à avoir des comportements de décideurs porteurs de sens où l’humain est l’essentiel dans la réalisation de la production de biens et de services.

Comment accepter que dans notre pays déjà rongé par le chômage, le travail, si difficilement conquis, fasse aussi des ravages meurtriers ? Ni la menace du chômage, ni la peur du « maître » ne doivent servir d’instruments de chantage pour faire accepter le pire aux travailleurs.

Nous sommes en alerte maximale. Il y a urgence à déjouer mensonges et fourberies qui laissent perdurer un système professionnel qui écrase les individus. Urgence à analyser ce que nous sommes, où nous en sommes et ce que nous voulons. Urgence à penser des solutions adéquates aux réalités réunionnaises, avec ses complexités, et à les mettre en œuvre.

Dans cette perspective, les organisations syndicales ont un rôle essentiel à jouer. Et ce, d’autant que depuis peu, elles sont également présentes dans les entreprises de moins de 10 salariés.

Ce sont les syndicats qui sont sur le terrain, qui voient ce qu’il s’y passe, qui peuvent être au plus près des travailleurs et entendre leurs doléances. Ce sont eux les mieux placés pour déconstruire les fonctionnements viciés qui tuent le cœur de nombreux salariés. La tâche n’est pas facile : la peur paralyse, la compromission dévie de la fonction. Les inégalités sont si grandes que la tentation du « sauve qui peut » l’emporte encore trop souvent sur la nécessité de prendre en compte les situations individuelles et l’intérêt collectif.

L’action syndicale est-elle à la hauteur de ces défis ? Les syndicats exercent-ils pleinement leur fonction de contre-pouvoir dans le domaine de la santé au travail ? Ce sont eux qui constituent le moteur du changement dans le travail, à condition de ne pas se laisser gagner par le fatalisme ambiant ou un sentiment d’impuissance face aux difficultés ou encore de participer au mécanisme de la servitude volontaire ou de sombrer dans la compromission avec le pouvoir, notamment politique.

Une société où se mêlent et s’entremêlent les effets persistants de la colonisation, la pression de la mondialisation capitaliste et l’abus de pouvoir des dirigeants nous oblige, tous, là où nous sommes, à un effort particulier de lucidité et de responsabilité. Il n’est pas certain que notre île devienne un jour véritablement enchantée, mais au moins éviterons-nous les “Monstres et Compagnies” pour laisser s’épanouir l’humain et respecter des vies.

 Eric Alendroit 


Kanalreunion.com