Di sak na pou di

Un prophète africain des temps modernes

Témoignages.re / 4 juin 2013

En Côte d’Ivoire et au Ghana, en dix-huit mois (d’août 1913 à décembre 1914), un personnage originaire du Liberia, William Wade Harris, est parvenu à lui tout seul à baptiser entre 100 et 200.000 Africains, là où les missionnaires prônant le même Dieu et la même Bible n’en avaient converti que quelques petits milliers. L’épopée de ce prophète africain méconnu mérite qu’on s’y attarde, tant son expérience humaine et spirituelle suscite étonnement et admiration.

Né en 1860 d’un père païen et d’une mère chrétienne, dans une ethnie soumise à la domination de colons américano-libériens, William Wade Harris, baptisé, grandit dans une famille où la référence à la Bible fait partie de la vie quotidienne et dans une culture religieuse faite d’expérience, avant d’être confié à son oncle maternel, pasteur méthodiste. Adulte, il mène en parallèle une carrière d’instituteur et de lecteur au sein de l’Eglise épiscopale presbytérienne et d’interprète officiel auprès du gouvernement du Liberia.

Privilégié, ce lettré va évoluer dans la lutte politique anti-libérienne, en apportant son soutien à un protectorat britannique, tout en prenant la défense des valeurs africaines telles que le recours au fétichisme. De par ses contradictions, on peut dire qu’il est partisan d’une autonomie éthique, politique et religieuse des autochtones africains et d’une église africaine indépendante.

Lors d’un séjour en prison en 1909, dans le cadre de la lutte d’émancipation de son ethnie, Harris prétend avoir été visité par l’archange Gabriel, qui lui aurait déclaré qu’il n’est pas en prison, mais au ciel. De là à se considérer comme le prophète des derniers temps, chargé par Dieu d’annoncer aux hommes la venue du règne du Christ et l’avènement d’une ère de paix de cent ans qui suivra la guerre annoncée de 1914, il n’y a qu’un pas. Certains soutiennent que son expérience de visitation par l’archange ne serait qu’une mutation d’être associée à un changement de régime de vérité et de réalité : il connaît la Bible des blancs et le fétichisme de ses frères noirs, il prêche le salut et le repentir pour tous, appelle au respect des autorités coloniales, tout en reconnaissant qu’il y a une loi pour les uns et une autre pour les autres. Et s’interrogent : comment a-t-il pu faire mieux que les missionnaires ? Un féticheur inspiré plus fort que les lutteurs contre le fétichisme ?

Vraiment insaisissable, le prophète des temps modernes exhorte ses baptisés à intégrer les premières églises chrétiennes missionnaires (catholique, protestante ou autre) qui se présenteront à eux. Pour sa part, reclus dans son pays, il renoue avec son ancienne appartenance méthodiste. Puis, à l’approche de sa mort en 1928, il demande à ses disciples d’intégrer l’Eglise méthodiste.

Marc Kichenapanaïdou


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