Di sak na pou di

« Un système » qu’il a dit le monsieur ?

Courrier des lecteurs de Témoignages / 28 juin 2016

L’affaire du foyer de Terre Rouge, dont le verdict a été prononcé fin mai a fait la « une » de l’actualité et donné lieu à maints commentaires, mérite que l’on s’y arrête. Non pas du fait des peines prononcées ni même des personnalités concernées. Il y a eu par le passé des précédents, certains ont sombré, mais d’autres, plus nombreux, ont plus que rebondi ! Alors, assimiler une peine d’inéligibilité à une « peine de mort » pour les élus, relève davantage de l’effet de manche et de la gesticulation ?

Non, le plus important dans cette affaire est ailleurs.

Lors du réquisitoire comme du rendu des jugements, il a été question d’un « système ». « Un système de recrutement alimentant un clientélisme politique »… « Un système de recrutement bien verrouillé (…) basé sur un circuit excluant toute candidature non soutenue par un élu »… C’est ce système-là qui a été le cœur du procès et des condamnations prononcées. Ne nous y trompons pas.

D’ailleurs, les différents commentateurs ne s’y sont pas trompés : un éditorialiste(Le JIR) n’hésitant pas à écrire que s’il fallait porter plainte contre de telles embauches, « il y en aurait eu par tacon tous les jours (et) il aurait fallu aussi construire plus de prisons ». Et un autre (Le Quotidien) d’ajouter que « c’est bien ce clientélisme (…) qui se trouve dans la ligne de mire de la justice ».

Tout est dit là. Et c’est bien ce « système » qui gangrène la vie publique à la Réunion, et la vie tout cours. Et cela, depuis des années, des décennies mêmes [1]. Jusqu’à aujourd’hui. C’est même devenu, au fil du temps, un mode de gouvernance, une institution.

Que des élus y soient impliqués, d’une manière ou d’une autre et à un degré ou un autre, cela est évident. C’est le contraire qui aurait été surprenant. Qui n’a pas entendu parler des « chantiers (dits) de développement » d’il y a plus d’un demi-siècle – baptisés par les Réunionnais « quinzaines de chômage » ! – dont la répartition donnait lieu à des batailles épiques, pour ne pas dire des foires d’empoignes, au Conseil général, lorsqu’il était encore au Palais Rontaunay. Sous le regard amusé des représentants de l’État [2].

Qui n’a pas entendu parler des distributions de « p’tits bons », de feuilles de tôle, de sacs de ciment, des camions de tout-venant, sans oublier les chemins bétonnés ? On pourrait également parler, d’embauches vraiment particulières : ce n’était pas encore la « préférence régionale » mais bien communale, voire de quartier !

Et puis, il y a eu en dernier lieu ce qu’on appelle les « contrats aidés » : la manne !

Les réunions consacrées à la gestion de ces « contrats aidés » qui se tiennent régulièrement, n’étaient de loin de ressembler, il n’y a pas si longtemps encore, à celles du Palais Rontaunay d’il y a une soixantaine d’années. Sauf que maintenant elles se tiennent à… la préfecture ! Là où siège le représentant de l’Etat ! [3].

Ce qui conduit tout droit au rôle et à la responsabilité de l’Etat dans ce « système ».

Certes, un des derniers préfets, excédé probablement, a, publiquement, dénoncé ces « contrats magouille » avec lesquels « il fallait en finir » ! Mais qu’a-t-il fait ? Qu’est-ce que l’Etat, dont il est le représentant, et ainsi alerté, lui a demandé de faire pour que cela cesse ? Apparemment rien puisque les choses n’ont pas vraiment changé. Là encore « effets de manche » et gesticulation…

L’Etat ne peut pas se défausser, jouer aux Ponce Pilate, et laisser supposer qu’il y a dans ce « système » une sorte d’atavisme « spécifiquement » réunionnais.

C’est l’Etat qui donne l’argent et qui, à défaut d’une vraie politique de l’emploi relevant de sa compétence et même de son devoir, a choisi de « donne in tit monnaie » !. Mais sans se préoccuper de l’utilisation qui en est faite ni du bien-fondé des actions engagées avec ce « ti monnaie »… La paix sociale, voilà le leitmotiv !

Il y a trois ou quatre ans, les représentants de l’Etat avaient souhaité faire évoluer le dispositif : passer d’une logique d’attribution, presque à l’aveugle et à fonds perdus, à une logique de projets. Avec des contrats plus longs permettant une formation, un accompagnement et un suivi des titulaires de ces contrats débouchant sur une insertion [4]. Peine perdue : la bronca des élus… et encore une fois, la paix sociale !

On pourrait encore évoquer la responsabilité du système judiciaire qui ne peut pas ne pas voir ni se préoccuper de ce que tout le monde sait et qui pourrit la vie de la société. Depuis tant d’années. Serait-il à ce point aveugle et sourd ? Et surtout sans moyens ?

De même que la responsabilité du monde associatif. Pas tout le monde associatif, mais particulièrement ces associations dites « municipales » qui sont le bras armé des collectivités et des élus. Encore, qu’à leur décharge, peuvent-elles faire autrement ?

A travers ce « système », c’est toute La Réunion qui est prise en otage. Plus particulièrement, durant pour le moins un demi-siècle, ce sont des dizaines et des dizaines de milliers de citoyens et de citoyennes, déjà confrontés au chômage massif et durable, qui sont ainsi pris en otage par ce « système » et qui sont broyés.

Il n’est pas inutile de rappeler qu’il y a davantage de titulaires de ces contrats qu’il n’y a de salariés dans le BTP, le commerce ou les services. Il n’y a que les chômeurs qui soient plus nombreux. Alors, comment l’Etat républicain, qui se réclame des valeurs et des idéaux des Lumières peut-il l’accepter ?

Et comment veut-on que cette situation-là – ce « système » - n’ait pas des répercussions sur le plan des relations sociales dans l’ensemble des entreprises et sur le comportement de certains employeurs, voire tout simplement des individus ? Et jusqu’à l’université secouée aujourd’hui par une sorte de véritable… « Kermesse noire » ! Certains n’hésitant pas à parler d’un « système mafieux » !

Dans de telles conditions, croire, comme certain syndicaliste, qu’après ce jugement du tribunal de Saint-Pierre « La Réunion vient de tourner une page de son histoire politique » relève du rêve, voire de l’enfumage. L’avenir, n’en doutons pas, apportera la réponse. La parade, en tout cas, est déjà trouvée… pour que le « système » perdure.

Il ne s’agit pas ici de crier avec les loups, « tous pourris » voire « tous coupables ». La question n’est pas là. Certes, il y a des responsabilités plus ou moins importantes selon les intervenants, mais admettons enfin que, sans être pour autant coupables, nous sommes tous et toutes concernés dans ce « système ». L’organisation syndicale n’y échappe pas, le passé l’atteste. Le citoyen lambda non plus.

Il n’y a pas non plus à condamner à tout-va, ni à construire davantage de prisons : ‘l’île n’y suffirait pas ! Et encore moins à couper des têtes : il en repousserait davantage ! Et plus vite qu’on croit ! Il s’agit avant tout de mettre de l’ordre, de faire respecter les règles et de créer de nouvelles conditions. Mais là, la responsabilité de l’Etat est énorme car, c’est lui qui distribue l’argent du « système » et l’entretient. Mais, au fond, est-ce que ce « système » ne l’arrange pas ? L’affaire de Mayotte est, sur ce plan, instructive. A plus d’un titre. Celle de l’université, pas moins.

Encore que les citoyens aussi le peuvent, par leur action, pour rappeler l’Etat, comme le reste de la chaîne, à leurs responsabilités et à leurs devoirs. Mais encore faudrait-il qu’ils arrêtent de se chamailler à longueur de temps, pour un oui ou pour un non.

Georges-Marie Lépinay

[1pour la période d’avant la départementalisation, voir le livre de Marius et Ary Leblond « Kermesse noire » qui décrit les conditions du déroulement des élections à cette époque. Sous l’autorité du Gouverneur tout puissant, cela va de soi !

[2-*D’où des surnoms donnés à des maires et conseillers généraux : « Armand Bout-de-chemin » ici, « Ti Guy la pompe » ailleurs…

[3-*J’en ai été témoin, puisque y représentant le CESER à une ou deux de ses réunions. Puis, j’ai refusé. J’y suis revenu tout récemment : il y a eu, il faut le reconnaitre, quelques évolutions positives. Mais quant au fond ?

[4A partir de préconisations du CESER, soit dit en passant.


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