Di sak na pou di

Une langue dominatrice fabrique des dominateurs

Témoignages.re / 13 novembre 2010

La fierté et la honte d’un peuple se mesurent au rapport qu’il entretient avec sa langue — depuis trois siècles où se forge la langue réunionnaise, celle-ci est en constante évolution, vivante, servant de lien entre des citoyens provenant de plusieurs civilisations. L’équilibre social est précaire à La Réunion et nul ne saurait s’instituer comme opposant au ciment linguistique sans remettre en question un contrat transgénérationnel durement acquis dans une histoire d’inégalité des races, des religions, des cultures.
Périodiquement, s’instaure un débat fallacieux entre tenants d’une assimilation républicaine sclérosée d’un côté, et de l‘autre, des progressistes partisans d’un multilinguisme ouvert sur le monde.
Les positions sont d’ordre politique. Non pas de la politique mais du politique. Quelle différence ? Le politique regarde l’avenir, tient compte du passé, agit au présent — la politique possède et s’approprie des enjeux de pouvoir, de domination et de manipulation de l’opinion. Le débat sur la langue s’insinue ainsi dans le champ du psychologique, du sociologique, du philosophique. En clair, celui qui renonce à sa langue maternelle, s’octroie à son détriment, une image de domination factice, artificielle, où aliénation et mépris de soi font lois. « Il existe deux pièges : l’enfermement dans le particulier et la dilution dans l’universel » disait Aimé Césaire. Le Réunionnais a su faire du caractère particulier de son identité, une extension vers l’universel. Cela relève d’un défi permanent où chacun est amené à se méfier de tout signe d’appartenance à autre chose que ce qui le constitue comme être universel pour se limiter à une idéologie que d’aucuns considèrent comme seule légitime car dominante.
Le français est une langue, tout comme l’anglais, l’hindi, le tamoul, le swahili, le mandarin, ou toute autre langue des îles de l’océan Indien, et la langue réunionnaise.
Le français exclusif comme véhicule de langage ne possède des éléments de supériorité, que parce que des consciences colonisées lui accordent un crédit illusoire.
L’égalité, la vraie, pour créer la liberté et la fraternité, consisterait à mettre sur une échelle horizontale et non verticale, l’ensemble des apports ayant contribué à la solidarité actuelle des Réunionnais, sans chercher insidieusement à diviser pour mieux régner. La situation actuelle d’illettrisme y gagnerait sans nul doute — les générations passent, les enjeux structurant l’avenir d’un pays s’avèrent souvent rétifs au temps d’une vie. L’éducation, le savoir, l’instruction, restent les piliers d’une société qui s’inscrit dans l’Histoire — et celle-ci ne saurait permettre que certains en soient exclus, ou n’y seraient jamais « entrés », sous prétexte qu’ils n’auraient pas obéi à la volonté de puissance de maîtres en manque d’esclaves, tous soumis, au final, à l’injustice sociale et à la misère intellectuelle.

Radjah Véloupoulé


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