Di sak na pou di

Une visite ministérielle à Tromelin qui pose des questions

Témoignages.re / 29 avril 2013

Nous avons reçu une très longue lettre de Dominique Aupiais suite à la récente visite du ministre des Outre-mer sur l’île Tromelin. Nous publions ci-après de larges extraits de cette lettre, avec des inter-titres de "Témoignages".

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Ces objets — fabriqués par les esclaves naufragés malgaches — ont été trouvés lors d’une expédition sur l’île Tromelin.
(photo SP)

(…) On connaît la revendication territoriale des gouvernants de l’État mauricien concernant l’île Tromelin. Au nom de quelle loi internationale, en effet, la France, si éloignée géographiquement, possède-t-elle ce minuscule territoire, comme d’ailleurs d’autres îlots inhabités dans le canal du Mozambique ?

Même si la revendication des Mauriciens peut apparaître juridiquement légitime, on peut quand même leur faire remarquer que Tromelin se trouve plus près de Madagascar que de leur île et que les premiers occupants furent dès le XVIIIème siècle des Malgaches (les pauvres esclaves abandonnés durant une quinzaine d’années).

Pourquoi veulent-ils Tromelin ? Pour la zone de pêche que constitue l’immense espace maritime qui l’entoure. Peut-être également pour un peu entamer la territorialité de la France dans l’océan Indien, en attendant d’oser un jour proclamer leur souveraineté sur l’île de La Réunion ? Ne riez pas.

Maurice et La Réunion sont bien deux îles sœurs qui partagent des liens historiques et familiaux anciens durant tout le XVIIIe siècle, on l’oublie trop souvent. Elles n’auraient jamais dû être séparées.

« A Tromelin, on est chez nous ! »

La faute en revient aux Anglais et aux Français en 1815, pas aux Réunionnais et aux Mauriciens, dont nul n’a demandé l’avis. Certes, l’île Maurice a obtenu son indépendance en 1968 à la suite d’une élection au suffrage universel (56% pour), mais il n’a pas été demandé aux Mauriciens s’ils souhaitaient rester coupés administrativement et physiquement de l’île sœur.

Quand on voit le prix des vols Réunion-Maurice, on ne peut que se dire que c’est là une volonté politique de maintenir la séparation physique des deux populations.

Mais revenons à l’affaire de Tromelin. Le gouvernement de la France envisageait donc de céder un peu de sa souveraineté sur cet îlot, en offrant aux autorités mauriciennes une co-gestion.

On comprend la surprise du ministre des Affaires étrangères, Arvin Boolell, en apprenant la déclaration du ministre d’Outre-mer français qui insiste longuement sur la souveraineté indiscutable de la France sur les îles éparses, Tromelin y compris : « A Tromelin, on est chez nous ! ».

Des jacobins incorrigibles

Décidément, les jacobins français sont incorrigibles. Pour eux, la France est et doit rester une république une et indivisible. Pas question donc de céder le moindre pouce de territoire et de souveraineté, y compris sur un atoll perdu dans l’océan Indien… Mais c’est vrai, il y a la mer et des ressources minières potentielles à exploiter demain...

Si la recherche historique doit servir à éviter de reproduire les erreurs du passé, visiblement, cela ne concerne pas ces gens-là. Huit ans de guerre au Vietnam et autant en Algérie avec des centaines de milliers de morts, avant de rendre à ces pays leur indépendance, n’ont pas servi de leçon.

« La France est une république indivisible » reste toujours inscrit dans l’article 1 de la Constitution française, même après la dernière révision de 2008. Le plus drôle : c’est un député du Tarn, Région Midi-Pyrénées, qui s’est élevé contre ce qu’il appelle « un grave précédent d’abandon de souveraineté ».

Pour un ilot de 1 km carré, culminant à 7 mètres d’altitude, où il n’y a rien, mis à part des oiseaux de mer, des tortues et des crabes Bernard-l’hermite ? (…)

Peu de sentiments humains

Passons maintenant à l’autre raison de la petite “croisière” du ministre qui fait polémique, à savoir la pose d’une plaque à la mémoire des Malgaches, destinés à la vente, laissés sur ce minuscule îlot au milieu du XVIIIème siècle à la suite d’un naufrage, et dont on ne s’est préoccupé que quinze ans plus tard. En 1776, lorsque le capitaine breton Tromelin est venu les récupérer, sur les soixante personnes abandonnées (29 étant déjà morts de soif et de faim au départ des Blancs), il ne restait que sept femmes et un bébé de huit mois, preuve que le dernier homme était encore vivant peu de temps auparavant.

Cette plaque est très importante, car elle rappelle que la traite négrière n’était pas moins brutale dans l’océan Indien que dans l’Atlantique. Le drame affreux dont elle est censée témoigner démontre le peu de sentiments humains que l’on avait à cette époque envers des êtres réduits à l’état de bêtes domestiques. Ils valaient si peu qu’ils ne méritaient même pas qu’on envoie un bateau pour les récupérer et les sauver de la folie et de la mort lente, le gouverneur français de l’Isle de France s’y étant opposé.

La mémoire de l’esclavage

A priori, le texte de cette plaque commémorative n’a guère d’importance non plus puisque ni les journaux locaux, ni quelques sites internet n’en ont de photo, de telle sorte — on mesure le mépris — qu’on ne sait même ce qu’il y a d’écrit ! (…)

Il aurait été plus judicieux de l’apposer à La Réunion dans un lieu de mémoire, genre Lazaret de la Grande Chaloupe, ou à Maurice puisqu’un accord de cogestion de l’île Tromelin existe, ou encore mieux à Madagascar puisque le navire était rempli de Malgaches destinés à la vente.

Soit ! le bateau négrier se rendait à l’Isle de France (Maurice) et non à l’île Bourbon (La Réunion), mais à cette époque, les deux îles des Mascareignes se trouvaient sous le même gouvernement local, et il n’est pas certain que la totalité de sa cargaison aurait été débarquée dans l’île sœur.

Au demeurant, on voit mal un ministre français aller déposer une plaque sur le territoire mauricien. Il aurait donc pu le faire à La Réunion, ce qui aurait eu l’avantage de mobiliser beaucoup plus de monde, notamment les nombreux Réunionnais qui militent pour la sauvegarde de la mémoire de l’esclavage. (…)

Sudel Fuma oublié

Comment l’inauguration d’une stèle de mémoire a-t-elle pu se faire sans y associer l’historien Sudel Fuma, Directeur de la chaire UNESCO de l’Université de La Réunion et responsable du programme international “La route de l’esclave” ?

Depuis de nombreuses années, le professeur Fuma entreprend, organise la pose et fait inaugurer près d’une dizaine de stèles dans les points les plus marquants de l’histoire de l’esclavage et de l’engagisme dans l’océan Indien : à Fort Dauphin à Madagascar, à Saint-Paul de La Réunion, au Morne à Maurice, à l’île Mozambique, à Mayotte, à Pondichéry et prochainement à Meixxian en Chine.

Quelles que soient les “bonnes” raisons pour l’avoir évité, l’absence du représentant réunionnais de l’UNESCO — faisant partie depuis 2011 du Comité mondial des Experts de l’UNESCO sur les itinéraires des mémoires de l’esclavage et membre du Comité des experts mondiaux pour la réalisation du 9ème volume de l’Histoire générale de l’Afrique — au côté du ministre d’Outre-mer français ne peut être vue que comme un état d’esprit colonial. (…)

Un homme de progrès !

« Le dernier moment de l’histoire du colonialisme consiste à coloniser l’histoire du colonialisme » ; c’est bien ce qui se passe en ce moment pour servir des intérêts obscurs, pour ne pas dire douteux. Cette opinion n’a rien à voir avec quelques divergences politiques.

Je rappellerai que M. Sudel Fuma est non seulement historien, professeur des universités, mais qu’il fut un temps conseiller général apparenté socialiste d’un canton de Saint-Denis. À ma connaissance, il est toujours un homme de progrès !

Dominique Aupiais,

Historien de la présence celtique dans l’océan Indien


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