Di sak na pou di

Vers les révoltes à venir ?

Une mutation rapide et profonde, mais…

Reynolds Michel / 23 janvier 2016

« Il faut savoir ce qui doit être pour bien juger de ce qui est » Jean-Jacques Rousseau

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La moitié de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Pour combattre cette injustice, un programme en rupture avec tout ce qui s’est fait jusqu’à présent est nécessaire. (Photo Toniox)

Où va la société réunionnaise ? Cette question, trop absente du débat politique lors des élections régionales 2015, répond néanmoins à une certaine urgence compte tenu d’un certain nombre d’indicateurs sociaux qui ne vont pas dans la bonne direction depuis quelques décennies ‒ taux de pauvreté (42 %), de chômage (30 %), de sortie du système scolaire sans qualification (14 %), d’illettrisme (22 %), de RSA (17 % de Réunionnais âgés de 15 à 64 ans), de minimum vieillesse (30 %), de la CMU-C (35 %) et de logement (30 000 demandes de logements non satisfaits et 17 % de logements insalubres). Bref, une situation sociale catastrophique, « hors norme » (INSEE-/Partenaires, 2013).

Et ce, alors même que La Réunion affiche une croissance à hauteur de 4 % en moyenne annuelle depuis 1975, donc traversée par une dynamique de croissance économique et d‘un certain développement qui fait d’elle le pays, de loin, le plus développé de la zone indianocéanique ‒ le PIB par habitant en 2010 : La Réunion (17 730 euros), Les Seychelles (8 403 euros), Ile Maurice (5 721 euros), l’Afrique du sud, (5 490 euros), les Maldives (4 961 euros) et Madagascar (322 euros) – (CEROM, avril 2013)..

Il y a donc un problème de fond, car cette croissance soutenue, si elle a fait reculer la mortalité, la misère et l’ignorance, tout en ouvrant aux Réunionnais l’accès à un certain confort et bien-être (voir ci-dessous), laisse néanmoins en marge et en souffrance une bonne moitié de la population comme nous l’avons souligné plus haut. Les inégalités dans ce pays sont, en effet, proprement scandaleuses. Les 10 % des Réunionnais les plus modestes ont un niveau de vie inférieur ou égale à 481 euros par mois, contre 830 euros dans l’Hexagone, tandis que les 20 % des Réunionnais les plus aisés partagent 47 % de la masse totale des revenus. La Réunion est, selon l’INSEE, le département le plus inégalitaire de France (INSEE 2011).

N’allons-nous pas tout droit à la catastrophe si nous continuons à cheminer dans la même direction ? D’autant plus qu’en 2030, la population devrait dépasser le million d’habitants ? Nous irons donc sûrement vers des lendemains qui ne chantent pas, si nous n’arrivons pas à changer de cap. Nous avons d’ici 2030 la nécessité de créer 160 000 emplois et l’obligation de loger les Réunionnais en attente d’un logement, tout en donnant un avenir aux jeunes de nos quartiers en désespérance – 60 % de nos jeunes de 15 à 24 ans sont en situation de chômage et la moitié des moins de 20 ans sont pauvres (Synthèse des États Généraux de l’Outre-Mer (SEGOM), 2009, INSEE-/Partenaires, 2013).

Une mutation rapide et profonde, mais…

Mais pour trouver la direction dans laquelle il convient de s’engager pour donner des perspectives d’avenir à la population, notamment les couches les plus modestes et nos jeunes en panne de futur, il est nécessaire de s’interroger sur les causes de l’impasse actuelle. Quelle est la politique suivie jusqu’à présent et pourquoi elle montre aujourd’hui ses limites ?

Pour mettre fin à la situation coloniale ‒ l’aspiration à l’égalité était partagée par une grande majorité des Réunionnais pour le vote de la loi du 19 mars 1946 ‒, les politiques engagées l’ont été dans une logique de rattrapage économique et d’assimilation, sans remettre en question les stratifications sociales nées de la société coloniale. Lent et laborieux au départ, le développement de l’île ne décolle vraiment qu’au milieu des années soixante pour atteindre sa vitesse de croisière dans les années quatre-vingt-dix. Elle a d’abord bénéficié de la mise en place des grandes Institutions de l’État français et d’un effort d’équipement dans les infrastructures sanitaires, scolaires et économiques de première nécessité.

Par la suite, en tant que Département et Région ultrapériphérique dès 1986, la Région/Réunion a bénéficié des transferts publics massifs ‒ le montant avoisine aujourd’hui 5 milliards d’euros ‒ qui soutiennent les investissements et la consommation, provoquant ainsi l’apparition de nouveaux secteurs d’activités et de services aux entreprises et aux ménages ‒ l’industrie du BTP, la grande distribution… ‒, boostant la croissance et le développement.

Bref, en à peine un demi-siècle, la société réunionnaise s’est radicalement transformée. De société de plantation, elle s’est métamorphosée en société moderne post-industrielle ‒ le secteur tertiaire occupe aujourd’hui 83 % des salariés, contre 6 % au secteur agricole, et concerne à lui seul environ 9 créations d’emploi sur 10 (Insee) ‒, transformant au passage tous les divers secteurs de la vie sociale dans ses multiples dimensions, tout en faisant émerger une classe moyenne et tripler la population en 60 ans.

Un modèle qui a atteint ses limites

Ces transformations et progrès sociaux attestent-ils que la société réunionnaise est sur la bonne voie et qu’il n’y a qu’à la gérer tranquillement ? Bien sûr que non ! Au regard des indicateurs sociaux alarmants, soulignés dès le début de ce texte, il y a lieu de s’inquiéter sérieusement des révoltes qui grondent. Car l’importance du niveau de pauvreté (343 000 personnes sur une population totale de 837 990 habitants en 2012) et le recours massif aux minima sociaux (150 000 foyers et 240 000 personnes), ainsi que les inégalités insultantes qui traversent la société réunionnaise, sont les effets pervers de la politique, voire de l’idéologie, de rattrapage mise en œuvre jusqu’à présent. Est-ce le prix à payer de la départementalisation ?

En effet, qu’est-ce qui explique qu’une grande partie de la population réunionnaise, malgré une injection massive d’argent public dans notre économie, se trouve depuis des décennies exclue de la condition salariale et des protections liées à cette condition ? Compte tenu du chômage actuel, il faut créer 7 500 emplois par an d’ici 2023 si l’on veut ramener ce taux autour de 5 % (SEGOM, 2009) Or, actuellement les emplois augmentent annuellement deux fois moins vite que la population active. Au lieu de diminuer, le chômage progresse, touchant même les diplômés de l’enseignement supérieur).

Qu’est-ce qui explique notre incapacité à ramener le chômage à un niveau acceptable, alors qu’on soit capable dans le même temps de mettre plus d’un milliard et demi dans la construction d’une route en mer de 12 km ? Comment expliquer qu’on soit capable de mettre des centaines de millions dans la continuité territoriale alors qu’on laisse vivre, entre autres, 58 % des enfants, soit 144 000 jeunes de moins de 18 ans sous le seuil de pauvreté ? Et que dire de tous ces jeunes qui quittent le système scolaire sans aucun diplôme ou aucune qualification professionnelle !

Le modèle économique importé depuis l’hexagone, axé sur le rattrapage et l’assimilation, n’est pas pour rien dans cette situation tristement alarmante qui laisse en marge la moitié de la population réunionnaise, notamment des jeunes actifs de 15 à 24 ans (60 %). Cette situation intolérable, lourde des révoltes qui s’annoncent, est la face sombre de notre modèle actuel de développement et d’une politique qui se voulait d’égalité sociale.

L’urgence d’agir

Par ailleurs, il convient de souligner que même en matière de rattrapage de l’écart avec l’Hexagone, ce modèle exogène, malgré ses incontestables performances par ailleurs, a montré ses limites. Si le produit intérieur brut (PIB) réunionnais est élevé, trois fois celui de l’île Maurice, il n’atteint aujourd’hui que la moitié du niveau moyen français (53 % en 2006). D’autre part, c’est un modèle fragile, car reposant trop sur les transferts publics. Compte tenu de l’installation durable d’une croissance lente en France et en Europe, La Réunion ne pourra plus compter dans les années à venir sur l’arrivée massive des transferts publics venant de l’Hexagone et de l’Union européenne. Bref, il convient de sortir au plus vite d’un modèle, qui non seulement a atteint ses limites, mais qui produit des dégâts collatéraux trop importants, tournant ainsi le dos à un développement humain et durable.

Il semble que cette idée est aujourd’hui partagée par tous les bons observateurs de la réalité réunionnaise. Mieux, l’urgence, pour certains, n’est pas seulement de plaider pour un nouveau modèle économique, mais aussi et surtout de créer les conditions pour sa mise en œuvre rapide. En effet, il y a urgence de mettre en œuvre un projet de développement qui parte de l’intérieur, en s’appuyant sur les ressources internes du pays, son histoire, son identité et la mobilisation de sa population. Ce dont nous avons besoin, c’est un développement tourné vers un objectif d’inclusion sociale, qui ne laisse pas une partie de la population réunionnaise, notamment la jeunesse, sur le bord de la route ; un développement qui favorise la participation citoyenne et la mobilité sociale et s’attaque à la production des inégalités sociales et non seulement à leur réduction ex post ; un développement pour le peuple réunionnais dans sa pluralité et avec lui.

Nos responsables politiques et autres décideurs se trouvent au pied du mur, contraints de mettre en œuvre cet autre développement s’ils ne veulent pas voir descendre dans la rue plus de la moitié de la population réunionnaise pour une grande marche de l’emploi et de la dignité, les obligeant ainsi à changer de cap. L’alternative est simple : c’est soit le changement de modèle, soit les révoltes qui viennent.

Reynolds Michel


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