Di sak na pou di

Visas pour La Réunion : ça commence à bien faire…

Témoignages.re / 18 juin 2011

On nous a présenté récemment comme une grande avancée la possibilité pour certains touristes étrangers de venir à La Réunion sans visa à condition de passer par Maurice et par une agence de voyages.
Et les uns et les autres de renchérir sur la chance inouïe donnée à notre développement touristique et sur la grande capacité de réforme des princes qui nous gouvernent.
C’est tout simplement se moquer du monde quand on connaît l’ancienneté du problème et quand on se rappelle les promesses non tenues, émanant notamment du pouvoir actuel.

De quoi s’agit-il ?
Depuis des décennies, les autorités françaises appliquent à La Réunion un régime draconien dans la délivrance des visas pour les étrangers qui veulent s’y rendre. Au lieu d’être délivré à l’arrivée, le visa doit être obtenu avant leur départ, et pour cela, ils doivent monter un dossier complexe auprès d’un Consulat français. Pratique quand on habite dans un État indien ou dans une province sud-africaine, mozambicaine ou malgache, à des centaines de kilomètres dudit Consulat. La liste des pièces justificatives demandées a de quoi décourager le plus méticuleux des archivistes. Il en manque toujours une et il faut revenir. Ensuite, le dossier est envoyé à La Réunion pour accord de la Préfecture. Cet accord prend son temps et, parfois, ne vient pas. Avoir un visa pour La Réunion s’apparente à un parcours du combattant, et qui plus est à un parcours sous les balles de la défiance de la part des autorités consulaires et préfectorales.

Pourquoi tant de “tracasseries” ?
Tout simplement la phobie de l’immigration clandestine. Comme si ceux qui venaient à La Réunion ne voudraient plus la quitter. Comme si, à l’heure de l’informatique, on ne pouvait pas suivre en temps réel les arrivées et les départs des étrangers, comme si un pays développé comme la France ne pouvait pas augmenter les effectifs de la Police de l’Air et des Frontières pour rechercher ceux qui auraient “oublié” de repartir.

Soucieux, comme tous les discours officiels, de l’insertion de La Réunion dans son environnement régional, de son ouverture au monde, du développement du tourisme et, j’ajouterai, de nouer des liens fraternels avec les pays de peuplement de notre île, je suis partisan que les visas soient délivrés à l’arrivée à La Réunion. Depuis longtemps, dans ma vie politique, dans les fonctions que j’ai occupées en tant que secrétaire général de la Commission de l’océan Indien ou de vice-président de la Région en charge de la Coopération régionale, je milite pour que, à l’instar des marchandises et des capitaux, il y ait une libre circulation des hommes. On ne compte plus les engagements ministériels aux parlementaires ou au président de la Région en ce sens, d’Hubert Védrines à Philippe Douste-Blazy, pour ne prendre que deux exemples de bords politiques opposés. Ces lettres qui remplissent tout un classeur, annonçant des décisions, ne sont jamais suivies d’effet.

Mais la palme des promesses non tenues revient au pouvoir actuel qui s’est engagé tour à tour au niveau ministériel, à celui du Premier ministre, et même à celui du Président de La République. Rappelons-nous. Yves Jégo, ministre de l’Outre-mer, le 18 septembre 2008, à Top Résa : « l’État a décidé d’installer à La Réunion, dans les aéroports et gares maritimes, des bureaux de délivrance des visas pour les touristes en provenance d’Australie, d’Afrique du Sud, de Madagascar, de Maurice, des Seychelles ou d’Inde ». François Fillon, Premier ministre, avait promis de nous faire rejoindre l’espace Schengen avant fin 2009, ce qui irait, dans le domaine de la délivrance des visas, vers un alignement de La Réunion sur la France dont elle fait partie intégrante. Nicolas Sarkozy lui-même, Président de la République, dans son discours consécutif au Conseil Interministériel pour l’Outre-mer, le 6 novembre 2009, affirmait : « je vous annonce donc que, dès le 1er décembre de cette année, nous allons assouplir considérablement le régime de 130 visas, afin de faciliter la circulation des personnes à l’intérieur des zones géographiques concernées ».
M. le Ministre Jégo, où sont, près de trois ans après, vos bureaux de délivrance de visas ? M. le Premier ministre Fillon, deux ans après votre promesse, c’est encore loin Schengen ? Monsieur le Président de la République, Nicolas Sarkozy, un an et demi après votre décision, quelle est la liste des 130 visas assouplis ?

Toutes ces belles promesses n’ont débouché que sur la possibilité pour les touristes de certains pays passant par Maurice et faisant appel à une agence de voyages d’avoir un visa délivré à l’arrivée à La Réunion. A part cette fleur faite aux Mauriciens — une de plus —, les montagnes culminantes de la République n’ont accouché que d’une souris rachitique.
Quelle dépréciation de la parole politique ! Après en avoir ri, je me demande s’il ne faudrait pas plutôt en pleurer.
La France fait beaucoup dans les pays de la zone et soutient à bout de bras la Commission de l’océan Indien. Elle perd cependant le bénéfice de son action par l’incompréhensible politique de visas qu’elle impose pour le transit ou l’entrée à La Réunion des étrangers. Ces pratiques démentent les discours sur la nécessaire ouverture de notre île au monde. J’ajouterai qu’en tant que Réunionnais, je suis meurtri : hier on a introduit nos ancêtres issus des pays voisins à La Réunion, comme esclaves, les fers aux pieds, ou comme engagés, avec un contrat de travail aux conditions léonines. Aujourd’hui, alors que l’on prône le codéveloppement régional, on claque, à leurs descendants, la porte au nez.

Wilfrid Bertile


Kanalreunion.com