Di sak na pou di

W.E.B. Du Bois (1868-1963) et la question noire

Témoignages.re / 21 juin 2010

« Je suis nègre, et je me glorifie de ce nom ;
je suis fier du sang noir qui coule dans mes veines »

C’est la déclaration, en 1890, d’un jeune étudiant noir de 22 ans, dans l’Amérique blanche post-esclavagiste, où le Noir sortait à peine de l’esclavage, mais était toujours considéré comme un sous-homme, réduit à la condition servile du prolétariat.

Ce jeune homme, né le 23 février 1868, à Great Barrington, un village pauvre du Massachusetts — Etat de l’Est des Etats-Unis —, est devenu en quelques années la conscience du monde noir de son pays et de la diaspora noire. Et pourtant, William Edward Burghardt Du Bois — c’est le nom de ce jeune homme —, se présente comme « un flot de sang nègre, un filet de sang français, quelques gouttes de sang hollandais, mais — Dieu merci — pas une goutte de sang anglo-saxon ». Son père, Alfred Du Bois, était d’origine haïtienne, descendant de Huguenots français au 17ème siècle, et sa mère, Mary Silvina, noire américaine et ancienne esclave.

Noir et fier de l’être

Alors qu’il pouvait se présenter autrement, compte tenu de la dure épreuve du racisme institutionnel qui détruisait alors la vie de tant de Noirs, ce jeune homme au teint clair, diplômé d’Harvard où il a effectué ses études d’Histoire et de Philosophie, se veut Noir et « fier de l’être ». Mieux, il veut briser dans les actes la conspiration silencieuse qui entoure la question noire aux Etats-Unis. Il veut « simplement qu’il soit possible à un homme d’être à la fois un Noir et un Américain, sans être maudit par ses semblables, sans qu’ils lui crachent dessus, sans que les portes de l’Opportunité se ferment sur lui » (Du Bois, 1903). Il va alors consacrer toute sa vie pour l’émancipation des Noirs aux Etats-Unis et dans le reste du monde.

A son retour aux Etats-Unis en 1894 après un voyage à travers l’Europe et des études à l’Université de Berlin (1892-1894), il se lance dans une grande enquête de sociologie sur les Noirs de Philadelphie — la ville nord-américaine où la concentration des Noirs est la plus importante à la fin du XIXème siècle. Cette étude, intitulée, “The Philadelphia Negro” (Le Noir de Philadelphie), est publiée en 1899. Pour Du Bois, on ne peut comprendre les Noirs américains qu’à travers leur histoire aux Etats-Unis. Mais comprendre ne suffit pas. Il participe alors aux lancements de plusieurs mouvements pour l’émancipation des Noirs : « Nous ne devons pas accepter d’être lésés, ne fusse que d’un iota de nos pleins droits d’homme. Nous revendiquons tout droit particulier appartenant à tout Américain né libre au point de vue politique, civil et social ; jusqu’à ce que nous obtenions tous ces droits, nous ne devons jamais nous arrêter de protester et d’assaillir la conscience américaine » (Du Bois, 1903).

On le retrouve en juillet 1900 à Londres, où il participe, en tant que secrétaire, à la toute première Conférence panafricaine organisée par l’avocat trinidadien Henri Sylvester-Williams (1869-1911). Le but de ladite Conférence réunissant une trentaine de personnes venues d’Angleterre, des Caraïbes et des Etats-Unis était de protester contre les agissements des colonisateurs sur le continent africain. Le mouvement qui vise à unir les Africains et les descendants d’Africains de la diaspora — le panafricanisme — est lancé.

Militant des droits civiques

En 1905, il est au Canada avec William Monroe Trotter (1872-1934) et une trentaine de Noirs américains pour discuter de la ségrégation raciale et autres brimades que rencontrent les Noirs américains. “Le Mouvement Niagara” est lancé et un Manifeste publié appelant au suffrage universel, à l’élimination de toute forme de ségrégation raciale et à l’extension de l’instruction politique à tous.

Quelques années plus tard, en février 1909, Du Bois rejoint d’autres dirigeants noirs et militants juifs pour lancer la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP), association nationale pour la défense des gens de couleur chargée de défendre les droits des minorités aux Etats-Unis, dont un des membres sera Martin Luther King (1929-1968). Il est nommé directeur des publications et de la recherche, tout en occupant de la revue “The Crisis”, organe de la NAACP.

Son rôle pour la défense des droits civiques est désormais capital. Du Bois a pris l’ascendance sur Booker T. Washington (1856-1915), autre leader de la communauté noire, d’abord incontesté. Pour ce dernier, ce dont le Noir a besoin, c’est essentiellement d’un métier, d’une qualification professionnelle et des aptitudes dans les domaines du commerce, de l’agriculture et de la propriété. Pour Washington, le combat pour les droits civiques des Noirs relevait d’une illusion. Deux réponses opposées à la situation raciale.

Certes, Du Bois n’est pas le seul à mener le combat pour l’émancipation des Noirs aux Etats-Unis et pour l’indépendance de l’Afrique. Après la mort de Henry Sylvester William (1869-1911), il prendra en effet la Direction du mouvement panafricanisme de 1919 à 1945. Avec, notamment, la collaboration de Blaise Diagne (1872-1934), alors député du Sénégal à l’Assemblée nationale française. Mais il est le premier intellectuel noir à conduire une analyse méthodique et systématique de la question noire, à travers plusieurs écrits, notamment “The Souls of Black Folk” (1903).

« On étudie, disait-il, rarement aujourd’hui la condition du Noir de manière honnête et attentive ». Et d’ajouter que « la question majeure du 20ème siècle sera la ligne de partage des couleurs ». Ou encore : « Le problème noir n’est rien d’autre qu’un test concret des principes fondateurs de la grande république » (Du Bois, 1903).

La double conscience

C’est avec les concepts du « voile de couleur » et de la « double conscience » que Du Bois théorise la question de la conscience noire. « Le Noir, dit-il, est né avec un voile et doué de double vue dans ce monde américain — un monde qui ne lui concède aucune vraie conscience de soi, mais qui, au contraire, ne le laisse s’appréhender qu’à travers la révélation de l’autre monde. C’est une sensation bizarre, cette conscience dédoublée, ce sentiment de constamment se regarder par les yeux d’un autre, de mesurer son âme à l’aune d’un monde qui vous considère comme un spectacle, avec un amusement teinté de pitié méprisante » (Du Bois, 1903).

Par cette analyse, voire cette auto-analyse de soi, Du Bois donne aux Noirs de se penser comme sujets, de s’expliquer, de revendiquer une visibilité et de se faire entendre. Pour Du Bois, la « double conscience » donne non seulement à l’afro-américain une « identité plurielle » — d’être un Américain et un Noir —, mais pose les conditions d’accès à l’émancipation.

« Chacun sent constamment sa nature double, un Américain, un Noir ; deux âmes, deux pensées (…). L’histoire du Noir américain est l’histoire de cette lutte — de cette aspiration à être un homme conscient de lui-même, de cette volonté de fondre son moi double en un seul moi meilleur et plus vrai. Dans cette fusion, il ne veut perdre aucun de ses anciens moi. Il ne voudrait pas africaniser l’Amérique, car l’Amérique a trop à enseigner au monde et à l’Afrique. Il ne voudrait pas décolorer son âme noire dans le flot d’américanisme blanc, car il sait qu’il a dans le sang noir un message pour le monde » (Du Bois, 1903).

En lisant ou en relisant les lignes ci-dessus, on comprend que la pensée de Du Bois ait eu un impact considérable sur nombre de penseurs américains, africains et antillais. En effet, Du Bois est non seulement le premier noir détenteur d’un Doctorat à Harvard et surtout le premier grand architecte des Droits civiques au XXème siècle, mais il est à classer parmi les intellectuels noirs les plus influents du 20ème Siècle. Son livre principal, “The Souls of Black Folk” (Les Ames du peuple noir) a été pour de nombreuses générations une véritable « Bible politique ».

Du Bois est mort au Ghana en 1963, la veille de la marche de Martine Luther King et l’année de la création de l’OUA (Organisation de l’Unité Africaine), transformée en 2001 en Union Africaine. Il s’était installé au Ghana en 1961, à l’âge de 93 ans, en devenant citoyen ghanéen, tout en s’occupant de la rédaction d’une encyclopédie africaine. C’est également l’année de son adhésion officielle au Parti communiste des Etats-Unis d’Amérique.

Ce sociologue, historien, philosophe, essayiste et poète qui a su allier réflexion théorique et engagement a su également très tôt articuler la question raciale à l’exploitation coloniale, tout en refusant à la fois le séparatisme revendiqué par certains leaders noirs et l’assimilation qu’appelaient de leurs vœux d’autres militants Noirs de l’époque.

Reynolds Michel

(Sources : Kesteloot Lilyan, “Anthologie négro-africaine”, Marabout, 1978-1981
Tin Louis-Georges, “La voix des affranchis”, Le Monde du 18 mai 2007
Bessone Magali, “La construction de la citoyenneté américaine : une question de droits ou de races ?”, Revue internationale des Sciences Sociales, 2005/1, n°183
Ngowet Luc, W.E.B. “Du Bois, Frantz Fanon et l’ontologie politique de la question noire”, cf. Actes du Colloque Fanon, UNESCO Paris, 30 novembre - 1er décembre 2007 ; univ.paris-diderot.fr/ngowet pdf
Les textes fondamentaux, “La pensée noire”, Le Point, hors-série, avril-mai 2009)


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