Handicapable !

De l’usage de Facebook (La construction du labyrinthe)

Témoignages.re / 21 août 2012

Mieux regarder le handicap est le défi d’“Handicapable !”.

Paraplégie — 2 —

« Tu devrais sortir un peu », lui lance sa tante lors de sa visite dominicale.

Sortir pour aller où ? Pour regarder passer les voitures sur l’avenida, comme un bœuf ?
Quelle différence entre regarder par la fenêtre et être sur l’ordinateur ? « Quel est l’animal qui marche sur dix doigts ? », voilà la définition du nouvel Oedipe. Juan a multiplié ses recherches sur le labyrinthe, le Minotaure et les mythologies, parallèlement il fit en e-books des lectures de Jorge Luis Borges et des Anciens.
Il y avait aussi Facebook, avec plusieurs options possibles : ça peut être un éditeur. Un éditeur d’aphorismes ou de poèmes. Servir de plateforme politique ou religieuse. Rencontrer des partenaires de jeux en ligne. Fascinante cette collection de masques, avec parfois plusieurs identités pour une photo. Facebook est une entreprise de démultiplication, avec l’illusion de ne plus être seul. Facebook, c’est un peu une pyramide dont on est le sommet ; l’essentiel n’est pas de se faire des amis, mais de constituer un réseau avec des fils invisibles. L’entreprise — au sens premier d’entreprendre — pouvait lui redonner des jambes, à condition de savoir comment y entrer et à quel fil s’accrocher.
L’adage de MacLuhan disait « the massage is the message » — autrement dit : Le canal = l’œuvre... Et quand le message devient labyrinthique, l’œuvre est profusion. Le message ressemblant à la fois à celui qui l’envoie, mais aussi à celui ou celle qui la reçoit.
Juan eut l’idée d’abord de plaquer sa progression, non sur le plus strict des hasards, mais selon le déroulement d’un nombre irrationnel, ce qui est une façon de dompter le hasard. D’abord, racine carrée de deux. Enfin, il opta pour un autre nombre irrationnel, ce qui restait la meilleure façon de susciter l’infini, et donc le labyrinthe, mais cette fois l’expression d’un rapport : un plus racine carrée de 5, l’ensemble divisé par deux. Autrement dit, le nombre d’or. Avec en tête plutôt la « spirale d’or », inscrite dans le rectangle d’or, suscitant un centre imaginaire convergeant à l’infini. L’or représentant à la fois rapport et imaginaire.
À savoir : 1,61803399, etc. Un étant la base, qu’il se figurait par un centre : lui-même.
Il s’agissait ensuite, à partir de la virgule, de comptabiliser le 6ème ami d’un membre de Facebook, puis le premier ami de celui-ci, puis le huitième, etc. et de laisser un message sur le mur destiné à être le fil du labyrinthe qui, de personne à personne, pourrait être le fil conducteur pour remonter à lui. Le nombre d’or, phi en grec, la première lettre de la sagesse, lui fournissait le dessin d’ensemble, la progression et le prolongement infini qui finirait par le mettre en face de son sosie, son frère ou sa sœur de cœur, quelqu’un qui lui ressemblerait en tous points, car il ou elle aurait compris la teneur de sa démarche.
Parmi ces messages qu’il égrenait de mur en mur figurait :
« 7ème décimale après la virgule.
Je suis dans le nid et pourtant n’y est pas
A l’envers, il m’en manque trois ».
Énigme pour dire 9.
Ou, évoquant le labyrinthe qu’il construit et qui se construit en lui : « Labyrinthie.
Accepter d’être enfermé dans le labyrinthe,
où la part de liberté est démultipliée
— résistant à la peur du multiple,
c’est-à-dire d’être éclaté ».
Cela toujours accompagné d’un chiffre renvoyant au numéro suivant d’ami ainsi qu’au rapport du nombre d’or. « Le labyrinthe, l’au-delà des portes.
Seul comme Janus bifrons.
Le présent vu comme une porte
— sans savoir où est l’intérieur.
Cinq poursuivi ».

Et encore : « Ligne de l’écriture, ligne du labyrinthe.
Mais quand on écrit à l’envers du labyrinthe : plus on écrit, plus on s’éloigne de l’issue. Neuf pour faire suite ».
Définissant au fur et à mesure les contours du labyrinthe, où les êtres deviennent des chiffres et les chiffres une construction.

Au bout de cinq ans de progression, de poèmes mathématiques, en énigmes algébriques, en labyrinthiques réflexions sur Facebook, il tomba sur un profil qui le surprit. Un profil qui lui correspondait. Il y avait cette photo étrange qu’il semblait déjà avoir vu, dans un rêve peut-être. Quelques clics : informations (« Ne se déplace que par nécessité »), profil, mur de poèmes dans lesquels il était question de dédales, de Minos et de sophistique (Commencer son chemin sous le signe de la perte. S’avancer pour s’égarer et y trouver son compte...), il lui semblait avoir trouvé une âme toute pareille à la sienne. Pourtant, indécis et troublé, il préféra donner une impulsion sur les roues de son fauteuil roulant, il se dirigea dans le large couloir en direction de la salle de douche. Arrivé à la porte, il tourna les roues de sorte, en angle droit, à faire face au grand miroir. Et il s’y regarda. Il mit un certain temps à se contempler, il eut du mal à se rendre compte que la photo du profil qu’il venait de découvrir sur un compte Facebook suivant la progression du nombre d’or n’était autre que la sienne. Ce visage rafistolé qu’il ne reconnaissait pas, et qu’il fuyait, il lui avait fallu un labyrinthe pour le retrouver.
C’est ainsi que Juan Algunes y Lucientes s’était retrouvé en face de lui-même, et qu’il fut contraint de s’accepter.

Jean-Charles Angrand

La paraplégie désigne la paralysie des deux membres inférieurs.


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