Handicapable !

L’enfant-bulle

L’autisme grande cause nationale 2012

Témoignages.re / 3 juillet 2012

"Handicapable !" est le nom d’une rubrique bi-hebdmadaire, qui couvre les vacances d’hiver, et dont l’objet est d’évoquer non tant le handicap que l’handicapé, à travers des histoires qui le mettent en scène. Les récits qui vous seront proposés les mardis et vendredis cherchent à faire découvrir ce que représentent les mots -parfois inquiétants- de myopathie, de dyslexie, d’autiste, de mutisme, de paraplégie, de trisomie..., et à nous rendre plus proches ces affections, au double sens du terme. Mieux regarder le handicap est le défi d’"Handicapable !"

Alexandre n’est pas tout à fait un enfant comme les autres. C’est ce que dit sa maman aux autres enfants. Non qu’il soit muet ou qu’il ne connaisse pas les mots, mais il ne parle pas, disons qu’il n’en a pas envie. Et encore "envie" est mi bien grand mot.

Peut-être qu’ils sont trop grands, les mots - qu’ils se donnent des airs. Et puis, il y en a tellement que c’est écoeurant. Les mots non plus n’aiment pas Alexandre. Et parfois, ça le fait rire.

Demain, il aura 7 ans. Un anniversaire, c’est un gâteau avec des bougies dessus.

Mais Alexandre n’aime pas les gâteaux, il n’aime pas manger, il trouve que ça prend du temps, et puis c’est bizarre d’avoir des choses plein la bouche qui n’appartiennent pas à soi, c’est pas naturel. Certains aliments, ça peut aller, comme la soupe de champignons sans choses dures dedans ; le beefsteak haché, pour la forme qu’il a. Ce qui est vert, c’est berk. Les fruits, ça ne se mange pas, ça se regarde. C’est beau un fruit ; et ce qui est beau ne se mange pas, car c’est seulement ce qui n’est pas beau que l’on peut manger, mais ce qui est laid ne se mange pas non plus. Alors...

Mais surtout ne pas forcer, sinon il crie ou il recrache, ou les deux à la fois. Ou alors il vomit. Sa mère l’a bien compris, elle prépare toujours, après le repas, un biberon. Quand le nutritionniste a parlé à maman, il regardait Alexandre de biais. C’est fou le nombre de personnes qui regardent Alexandre de biais. Lui fait semblant de ne pas les voir. Ils sont bizarres, les gens, sauf maman. Maman n’est pas une maman comme les autres : c’est la maman d’Alexandre, ça fait une sacrée différence. Elle seule, elle comprend cela.

Ce matin, elle avait l’air bizarre. Elle s’est penchée sur lui, comme elle le fait parfois. Elle a pris son visage entre ses mains, elle l’a regardé dans les yeux, elle l’a appelé par son nom pour qu’il la regarde aussi - quand elle fait ça, c’est que c’est important, et elle a parlé fort, en détachant tous les mots.

« Alexandre, maman doit descendre au magasin chercher des bougies d’anniversaire pour demain, tu comprends ? (Elle s’interrompit comme si elle attendait une réponse.) Je reviens dans un instant, tu restes tranquille : je n’en ai pas pour longtemps. Je vais te mettre le film avec les robots que tu aimes tant, d’accord ? »

Alexandre aime les robots parce qu’ils ne font pas de grimaces. Un robot c’est comme un humain, mais en mieux : c’est plus simple, ils ne sont pas compliqués ; ils ne se contredisent pas. Ils ne font pas de grimaces. Il aime particulièrement les jouets aussi, mais en use d’une manière si surprenante que ce n’est pas celle que les autres attendent, c’est ce que sa maîtresse a dit, c’est pourquoi les jouets aiment aussi Alexandre. C’est comme la mer, elle est là et c’est tout, et dès qu’une vague arrive, on crie dessus alors elle s’en va. C’est comme ça.

Alexandre est installé devant le film, son visage n’indique rien, ni le plaisir, ni la peine, sa maman l’a embrassé dans les cheveux, et elle est sortie avec le cabas, a verrouillé la porte derrière elle.

Alexandre regardait le début, sans réaction, mais au moment où le robot fait une chute dans une poubelle, il s’est mis à crier de plaisir... Et puis, baissant le regard, il a vu une tache allongée sur le dos de sa main, elle avait l’air extérieur, comme si elle flottait au dessus. Il réfléchit d’où pouvait venir cette tache : stylo feutre, confiture, sang séché, oeuf, terre ocre... Le temps a passé, il se rendit compte qu’il ne regardait plus le film, il regardait la TACHE.

Il se leva, se dirigea vers la salle de bain. Dès qu’il se vit dans la glace, il se reconnut et se salua en faisant de grands gestes et des bruits avec la bouche pour voir si le miroir allait aussi lui renvoyer les sons... Ce qui prouve, comme dit la maîtresse, que les miroirs sont « timides ».

Quelques grimaces de plus et il leva la tige du mélangeur qui fit s’écouler l’eau, mais le liquide s’échappait par le trou du lavabo sans même qu’il n’en restât un peu. Il se mit sur la pointe des pieds pour regarder tout au fond du trou puis à côté pour savoir si ça n’allait pas ressortir quelque part. Alors il essaya d’attraper l’écoulement entre les doigts, le pouce et l’index ; c’est marrant, ça existe et pourtant on n’arrive pas à l’attraper. Il fit basculer le paquet de mouchoirs en papier qui se trouvait au bord de la vasque. Obstrué par le plastique et la ouate imbibée, le lavabo commença à se remplir.

(Suite au n° de vendredi)


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