Handicapable !

L’enfant ogre

Témoignages.re / 24 juillet 2012

Il était une fois un enfant qui n’était pas tout à fait comme les autres. Il était différent parce que, lui, c’était un Ogron. Vous ne savez pas ce que c’est ? Le mot ne figure pas dans le dictionnaire ? C’est que votre dictionnaire n’est pas assez gros ou d’une parution trop récente. Un Ogron, c’est un enfant d’Ogre, dictionnaire de l’Académie de Louis XLV.

Ne vous y trompez pas, il ne mangeait ni ses camarades, ni sa maîtresse. Les Ogres sont aujourd’hui autrement bien éduqués, ils ne sont pas sauvages ni voraces, ils n’ont pas des dents partout comme ils en avaient jadis au temps des "Contes de ma mère l’Oye", sous le règne de Louis le XIVe. Ils ne vivent pas dans une cabane au fond des bois les plus enchevêtrés et crochus à attendre que de la "chair fraîche" vienne à heurter à la porte. Ils n’ont plus rien de commun avec le vieux dieu Saturne, Temps qui dévore ses enfants, ni avec le Cyclope homérique qui roule son oeil ; ils ne sont ni dieux, ni bêtes : ils sont parmi nous, respectueux de la vie d’autrui et de la règle commune : la plupart ont la télé, des jeux vidéos, une voiture, une maison. Bref, ils nous ressemblent en tout point, à ceci près qu’ils dévorent la vie à pleines dents, mais c’est tout.

Restait à notre Ogron quelque chose de son hérédité : il mangeait les mots. C’était une faim insatiable, immodérée, une véritable fringale. A peine commençait-il à balbutier qu’il commença par grignoter son prénom. Ses parents l’ayant appelé Georges cela devint « Gorge », puis « Orge », qui est aussi le nom d’une céréale qui lui ressemblait puisque ses cheveux étaient pareils à des épis et de la même couleur. Et au fil des ans, cela finit par donner Org. Quelque chose comme une mauvaise conscience l’empêchait de dévorer le g final...

Il n’en fallait pas plus, à l’école, pour qu’il rendît les livres qu’il avait empruntés au CDI, débarrassés de tous leurs mots et souvent même du titre : “Le Petit Prince” devint “Le Petit”. “Les Contes du chat perché” se transforma en “perche”... Car il se délectait des accents comme des hors-d’oeuvre. “Mathilda” était devenue “Mat” ; l’adjectif. Et “La Gloire de mon père” se vit raccourcir en “ère”. Les mots pour lui, c’était des bonbons, des sucreries. Il en prenait à pleines poignées. Surtout les grands mots, les savants, ceux dont on n’a jamais entendu parler : “conjoncture”, “médiamétrique”, “pluriannuel”. Ça c’était délicieux. Le hic c’était que le documentaliste ne reconnaissait pas les livres qu’il lui avait prêtés.
« Les livres que tu m’as rendus n’apparaissent pas sur ma fiche de prêt... Mat, sans auteur, n’est pas dans ma base de données.

- Mais ce sont bien ceux-là, Monsieur, je vous assure ! Regardez, comptez, il y en a autant !

- Que dois-je croire : ma fiche ou ta parole ? II va falloir soit les retrouver, soit les rembourser... »

Les parents d’Org, après avoir constaté les disparitions, durent s’exécuter, non sans rechigner.

Pour les ouvrages qui suivirent, Org fit plus attention, il n’y avait que le contenu qui disparaissait, ni vu ni connu. Il les rendait, couverture complète, et avec le sourire. Le documentaliste ne s’en aperçut pas tout de suite. Mais lorsque des élèves lui montrèrent des ouvrages aux contenus vides, parce qu’Org empruntait beaucoup, il commença à se douter de quelque chose. Org fut, par mesure conservatoire, interdit d’emprunt.

Mais le désastre ne s’arrêta pas là : comme Org restait à lire sur les fauteuils du C.D.I entre 13 et 14 heures et durant ses heures de libre, la disparition des textes se poursuivait inexorablement. Sitôt que le documentaliste s’en aperçut, il fut désormais interdit à Org de mettre les pieds en bibliothèque. « Dehors ! » Cet élève-là présentait un vrai danger pour le fonds.

Le professeur de français qui l’avait eu classe, quant à lui, se rendit compte rapidement des bizarreries orthographiques de son élève : dès qu’il y avait une dictée, une récitation, ou dès qu’Org préparait une explication de texte, le contenu de la copie se retrouvait curieusement grignoté. Mots, virgules, accents, majuscules et les -s finaux avaient disparu.

Intrigué, l’enseignant retint son élève à la fin d’un cours. Ils discutèrent et le prof demanda à Org de recopier dix fois une phrase test. Cette phrase, c’était : « Un mot a été mangé ».
Org s’assit, écrivit un petit moment puis s’arrêta net.
« Tu as fait les dix lignes ?

- Heu, non... »

(Suite au numéro de vendredi)


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