Handicapable !

Le critique d’art

Témoignages.re / 14 août 2012

“Handicapable !” est le nom d’une rubrique bi-hebdomadaire qui couvre les vacances d’hiver et dont l’objet est d’évoquer non tant le handicap que le handicapé à travers des histoires qui le mettent en scène. Les récits qui vous seront proposés les mardis et vendredis cherchent à faire découvrir ce que représentent les mots — parfois inquiétants — de myopathie, de dyslexie, d’autiste, de mutisme, de paraplégie, de trisomie..., et à nous rendre plus proches ces affections, au double sens du terme. Mieux regarder le handicap est le défi d’“Handicapable !”.

La cécité — 2 —

La réflexion m’amena à l’histoire que nous avait racontée un dimanche au déjeuner mon oncle. Immobilisé plusieurs semaines dans un lit d’hôpital, suite à un vilain accident de moto, il avait un voisin dans la même situation que lui, dans chambre d’à côté. Mais cet alité était proche d’une fenêtre par laquelle il pouvait regarder. S’étant liés par des plaisanteries sur le corps médical et le traitement qu’ils avaient à subir, mon oncle, pour tromper son ennui, avait demandé à son voisin de lui décrire la vue de la croisée. L’autre lui lit des descriptions détaillées de la teinte des nuages qui évoquait tantôt Delacroix tantôt telle œuvre de Renoir. Il lui raconta les pigeons sur le pavé qui se disputent une crotte de chien, le chat voleur, l’homme seul qui attend interminablement, bouquet de fleurs à la main qui finira à la poubelle à la fin de la journée, le chien qui urine sur la jambe d’une commère..., les mille et un riens qui peuplent la vie dès lors qu’on s’y arrête, ribambelle de petites choses charmantes, prises sur le vif. Un anti-Chaminadour.

Quand mon oncle sortit de sa chambre d’hôpital, il ne put exprimer sa gratitude envers son voisin bienfaiteur : celui-ci se trouvait en cure dans un autre établissement. Au terme d’une longue rééducation, mon oncle tint à saluer le compagnon qui lui avait si heureusement tenu compagnie à l’hôpital. Il retourna au C.H.R. avec un cadeau : un livre de Proust et un autre de Bloy. Le lit de la chambre 133 était vide. Il se hasarda vers la fenêtre pour enfin voir la vue qui lui avait été si souvent décrite. Il y contempla l’effervescence de la ville. Tout y était : l’arrêt de bus, la boulangerie, la circulation, le trou des égouts par lequel s’échappaient les rats, le tournant, l’immeuble d’en face de 4 étages surmontées d’antennes télé, le chat du premier et, par-dessus, un soleil à la Van Gogh. Il revint dans le couloir cherchant une infirmière.
« Pardon, mademoiselle, le monsieur qui était dans la 133 n’est pas revenu de sa cure...?

- Vous parlez du monsieur de la chambre 133 ?

- Oui, à côté de la 134.

- Il est décédé.

- Ah bon ?...

- Attendez que je vérifie ».
Elle regarda ses registres. « Oui, c’est bien ça, un vieil aveugle charmant, tout le monde au bloc l’aimait bien. Ça nous a fait de la peine de le voir partir. Il n’avait pas de famille.

- Un aveugle, vous dites ?

- Oui. Cécité totale.

- Merci »
Et mon oncle repartit avec ses livres, qu’il cacha sous son bras, se souvenant de leurs rires lorsqu’il avait lancé à son voisin qu’il était devenu son bâton d’aveugle — alors qu’il l’était, aveugle ! Et toutes ces histoires, plus vraies que nature sur la rue d’en bas... Mon oncle avait poussé l’impudence de lui raconter l’histoire de ce non-voyant qui, entré chez sa concierge, croyait causer avec un homme et qui se rendit compte soudain que c’était avec un perroquet, que la brave dame venait d’acheter. Et quand elle reparut, il quitta la loge, en lui lançant, furieux : « Mais, vous, qu’est-ce qui me dit que vous n’êtes pas vous-même un perroquet ! - Une perroquette, plutôt ! », se rabroua la bonne femme. Qu’est-ce qu’ils avaient ri de cette histoire — et qu’est-ce qu’il avait honte d’avoir raconté une pareille ânerie à un bonhomme qui était aveugle. Puis, dans le couloir de l’hôpital qui le menait à la sortie, mon oncle crut entendre « des pas qui derrière lui résonnaient », il s’est retourné, rien.
Ces propos sonnèrent étrangement à ma conscience, un aveugle critique d’art ! Et je me suis dirigé moi aussi vers la sortie, empruntant la galerie de la Renaissance, sans accorder un regard aux Léonard et aux Raphaël, et puis je me suis retourné. Ce qui me suivait, c’était la mélodie de guitare qui ouvre “Wormhole Wizards” de Joe Satriani qui, en un contraste improbable, fait flotter des notes tenues, tendres, perdues, au-dessus d’une basse-batterie ostinato, carrée, forte et entrainante... Ensemble qui résumait pour moi les bizarreries d’une vie que l’on croit trop attendue et rationnelle. Ainsi du cœur qui parfois ne bat plus à l’unisson du monde.

Jean-Charles Angrand

La cécité est une déficience visuelle totale. La cécité provient soit d’une maladie de l’œil, soit d’une destruction du cortex visuel. La plupart des personnes atteintes de cécité développent les autres sens comme celui du toucher ou de l’ouïe. Le toucher va alors servir pour l’apprentissage et la maîtrise de l’alphabet Braille, un assemblage de points en relief.


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