L’invité(e)

APE : agir avant que les entreprises commencent à fermer

Emmanuel de Larminat, directeur de COGEDAL

Manuel Marchal / 11 septembre 2009

Le meunier de La Réunion, COGEDAL, est concurrencé directement par des produits venus des pays voisins. La farine importée est en effet exonérée d’octroi de mer. Est-ce ce qui attend tous les producteurs réunionnais ? Comment faire face ? Autant de questions sur lesquelles Emmanuel de Larminat apporte un éclairage.

Depuis quand êtes-vous en concurrence avec les pays voisins ?

- La signature de l’APE intermédiaire le 29 août dernier fait suite au paraphe de novembre 2007. Pour nous, la concurrence date du 1er janvier 2008. Avec l’APE, deux choses peuvent protéger notre industrie, c’est la clause de sauvegarde, et l’octroi de mer. La farine importée est exonérée d’octroi de mer. Il ne reste donc que la clause de sauvegarde mais c’est un processus très lourd à activer. Nous sommes en effet une petite entreprise de 35 salariés au fin fond de l’océan Indien, comment nous faire entendre ?
Nous sommes une RUP avec un modèle social et économique européen, et du fait de l’éloignement, nous avons des coûts de production supérieurs aux coûts européens. À côté de nous, nous avons des pays qui ont un modèle différent, avec des coûts de main d’œuvre beaucoup plus bas, et qui peuvent importer sans quota ni droit de douane sur le marché réunionnais les marchés que nous fabriquons.
De plus, entre les pays voisins s’organisent des marchés où les droits de douanes tendent à disparaître. C’est le cas de la SADC notamment. Mais ces pays qui s’organisent ont un même modèle, et ils peuvent exporter à La Réunion sans droit de douane. Pour notre part, quand nous exportons vers ces pays, nous payons des droits de douane. Cela rend toute tentative d’exportation très difficile.

Que pensez-vous du fait que l’on parle très peu des APE à La Réunion ?

- Si ce sujet n’est pas beaucoup abordé, c’est que l’on pense que l’octroi de mer peut protéger la production locale. Mais l’avenir de l’octroi de mer va se décider au niveau européen. Je pense que le sujet APE reviendra au premier plan lorsqu’il sera question des discussions sur le maintien ou pas de l’octroi de mer. Pour ce qui nous concerne, nous ne sommes pas protégés par l’octroi de mer. Nous sommes donc directement concurrencés.
Néanmoins, la situation à Madagascar nous laisse un peu de répit. Le moulin de la Grande Île est arrêté, ce qui provoque une pénurie de farine au niveau régional. Maurice exporte donc à Madagascar. Mais lorsque l’industrie repartira à Madagascar, nous aurons une accentuation de la concurrence, et les importations pourront venir de Maurice et de Madagascar.
Il faut se protéger de cette menace. Si le principe de précaution est utilisé dans de nombreux domaines, il doit être activé dans l’économie. C’est maintenant qu’il faut agir et pas quand les entreprises réunionnaises vont commencer à fermer. Car lorsqu’ensuite il faut reconstruire, réinvestir, cela n’est pas évident. Il faut donc anticiper le risque de désindustrialisation de La Réunion. Veut-on que l’île ne soit qu’un simple supermarché ?
À notre niveau, nous faisons ce que nous pouvons mais il faut avoir conscience que c’est une décision politique. Nous avons déjà rencontré des élus pour les sensibiliser à la gravité de la situation.

Que pensez-vous de l’absence de La Réunion à la signature de l’APE intermédiaire à Maurice ?

- On présente les APE comme ayant vocation de développer les relations entre les pays ACP et l’Union européenne, et entre les RUP et leur environnement régional. L’absence de La Réunion à la signature de ce document est contre-productive. On ne va pas vers le co-développement si cela se passe comme cela. La réalité économique de notre région est connue des opérateurs locaux, mais pas des signataires européens.
Le danger est maintenant très grave. On parle beaucoup de sécurité alimentaire, mais peut-on imaginer que pour un produit aussi essentiel que la farine, La Réunion soit dépendante d’un pays ACP qui importe du blé d’Europe à 90% ou d’Australie. Veut-on uniquement faire de la valeur ajoutée dans les pays ACP ?

Propos recueillis par M.M.


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