L’invité(e)

« Il n’y a pas de tamoul, musulman, mais des Réunionnais »

Krishna Damour

Céline Tabou / 4 septembre 2010

Krishna Damour donne son analyse sur des évènements qui ont eu lieu récemment dans l’île.

Quelle est votre réaction face à la plainte déposée contre Gilbert Fulmar, président de l’Association du temple Pandialy, et sa relaxe ?

- Je crois que c’est une véritable problématique du maintien de la cohésion à La Réunion, celle-ci a permis aux différentes cultures, religions et ethnies de coexister. Il s’agit de perpétrer cette cohésion qui s’inscrit dans le développement durable de La Réunion. Il y a encore une rémanence de notre sombre histoire liée à la communauté de destin. Il faut être vigilant à ce genre d’attaque, profanation, de notre identité, car l’identité en elle-même est mise à mal. Il est nécessaire de trouver des moyens pour que ce "Vivre ensemble" soit perpétré.
Cela passe par la connaissance de l’autre, et estomper la peur des autres qui existe, ainsi que les préjugés liés à l’Histoire de La Réunion. La composante réunionnaise a été longtemps diabolisée, réduite à de la sorcellerie, écartant cette culture millénaire. En ce sens, la Maison des civilisations et de l’unité réunionnaise aurait permis de perpétrer le savoir, et transmettre l’Histoire de La Réunion, qui n’est toujours pas enseignée. Le "Savoir vivre ensemble" ne pourra se baser sur les grandes solidarités que si les gens ont connaissance de l’Histoire de La Réunion.
Concernant Gilbert Fulmar, c’est la méconnaissance de l’Histoire et de la Culture réunionnaise, qui a conduit à cette plainte. En 1672, les premiers engagés indiens sont arrivés dans l’île, en 1678, des femmes venues d’Europe, de Madagascar, et d’Inde ont foulé le sol réunionnais. Le premier esclave indien avait 12 ans. Cette culture indienne fait totalement partie de l’identité plurielle réunionnaise. Le son des tambours fait partie des sonorités courantes à La Réunion. Ce sont des sons faisant partie de la vie quotidienne des Réunionnais. Quand on voit ce genre de plainte, il ne faut pas leur en vouloir, car les nouveaux arrivants n’ont pas compris le "Savoir vivre ensemble" de La Réunion.
La culture réunionnaise, qui est une communauté de destin, n’est pas apprise par ces nouveaux arrivants. La MCUR aurait pu, là aussi, jouer un rôle éducatif, car il s’agissait de la promotion de l’égalité des civilisations à La Réunion. Après l’ère de la mondialisation économique, il y a l’ère de l’égalité des civilisations. Le monde est confronté à ces différentes civilisations, il n’y a pas une civilisation supérieure à une autre. La MCUR aurait joué ce rôle et valorisé chaque civilisation.

Les évènements à la mosquée de Saint-Denis, la profanation du cimetière de Saint-Philippe, et aujourd’hui la plainte contre les tambours tamouls, comment expliquez-vous de tels faits ?

- Ces évènements sont regrettables, car l’appel à la prière fait partie de notre quotidien. À Saint-Pierre, nous avons droit aux trois appels (matin, midi et soir), ce sont des sons communs qui font partie du quotidien de chacun. La Réunion est culturellement constituée de différents sens (l’ouïe, l’odorat, la vue, le touché, le goût), qui font La Réunion. Les sons (par exemple : minaret, cloche, NDLR) et les goûts (par exemple, les différentes épices) multiples viennent de la diversité culturelle réunionnaise. C’est ce qui fait notre singularité, qui s’inscrit dans un développement durable. Sans avoir la volonté de perpétrer, conserver le "Savoir vivre ensemble", cela va contre le développement de notre île.
À Saint-Denis, cela est mal venu, en pleine période de carême, et de joie intérieure, troublés par la présence des forces de l’ordre dans un contexte ou il y a une islamophobie. Les fidèles ont vu là une provocation. Je crois que ce qu’il faut retenir, c’est qu’il n’y a pas la même analyse qui existe en France. À La Réunion, nous n’avons jamais eu de problème : appel à la prière, la sortie des mosquées.
Le souci de l’autre et la culture de la différence sont une richesse plutôt qu’un éloignement. Si l’on veut préserver l’harmonie entre les Réunionnais, cela passe par l’éducation. Il n’y a pas de tamoul, musulman, mais des Réunionnais.
Monseigneur Aubry avait proposé de supprimer quelques jours fériés chrétiens au profit des autres composantes religieuses. C’est un plus, car cela contribue à cette grande harmonie et compréhension de l’autre. C’est comme le Dipavali, c’était auparavant une fête tamoule, mais aujourd’hui c’est une fête pour tous les Réunionnais.

Quel est le climat actuel à La Réunion ?

- Je crois que l’on est dans une situation difficile, la crise économique, la hausse de la pauvreté avec 52% de personnes sous le seuil de pauvreté, plus de 150.000 personnes au RMI, 120.000 chômeurs, et 56% de la jeunesse est au chômage. Mais nous ne sommes pas encore à la veille d’une révolte sociale, parce qu’il n’y a pas de mobilisation des consciences. Il manque une conscientisation, qui doit venir des étudiants. Chaque fois que la situation est en danger, on voit des millions de fonctionnaires se mobiliser, mais quand l’avenir même de notre pays est en jeu, il n’y a pas de forte mobilisation, je me demande pourquoi. On est une société de communication, ou le marketing et le consumérisme ont valeur de religion. C’est ce qui pourrait expliquer cette facilité, on est dans l’attente et non plus dans l’action.
S’il y avait un moratoire où les jeunes Réunionnais de Bac+3 pourraient intégrer les postes à la Réunion, cela soulagerait la jeunesse réunionnaise. Lorsque Gilles Leperlier (président de l’Alliance des jeunes pour la formation et l’emploi à La Réunion, NDLR) monte au créneau, il faudrait une forte mobilisation pour la jeunesse réunionnaise.

Propos recueillis par Céline Tabou



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Messages






  • C’est une évidence même, découlant de notre histoire commune, que nous soyons Kaf, Yab, Malbar, Zarab, Shinoi ... nout tout nou lé rénioné !!!

    C’est pour celà qui est important, de ne pas tomber dans des logiques communautaires (surtout pour exclure l’autre), qu’on retrouve en France ... ici à La Réunion, la notion de peuple s’incrit dans une logique de rassemblement et de fusion de toutes ces cultures venues d’ailleurs, qui a donné naissance aujourd’hui à une culture commune ... la culture réunionnaise ...

    Si nous voulons renforcer l’unité réunionnaise, sans pour autant renier notre histoire et l’ensemble des apports culturels et cultuels ... autant nous pouvons parler de communauté malgache, comorienne et mahoraise ... autant il est important de parler des réunionnais d’origine indienne, chinoise ... il n’y a pas de diaspora, ni chinoise, ni indienne à La Réunion, mais des réunionnais, qui sont originaires de ces pays ... il y va de l’unité même de notre peuple.

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