L’invité(e)

« Nous baignions dans la responsabilité de former la jeunesse de La Réunion »

Benoît Blard, ancien élève de l’Ecole normale de Bellepierre

Témoignages.re / 22 août 2011

À situation exceptionnelle mesure exceptionnelle, les difficultés rencontrées par les jeunes dans le système éducatif ainsi que le nombre très importants de jeunes diplômés au chômage alors qu’ils sont capables d’enseigner ne sont plus à démontrer. Dans le passé, l’Éducation nationale avait mis en place des mesures exceptionnelles à La Réunion pour favoriser la promotion des jeunes Réunionnais en faisant d’eux des enseignants au service de leur pays. Benoît Blard fait partie de ces instituteurs qui étaient à l’époque recrutés en classe de troisième par un concours spécifique à La Réunion, et qui s’engageaient au moins pendant 10 ans à servir les jeunes Réunionnais.

— Pourquoi avoir choisi de vous engager 10 ans dans l’enseignement ?

C’était en 1960, j’étais en troisième. J’étais pauvre, j’habitais au Tampon. À l’époque, la seule solution pour continuer mes études, c’était d’être sûr d’avoir une bourse pour pouvoir notamment payer les livres, et d’accéder à l’internat. Il n’y avait qu’un seul lycée à La Réunion, c’était Leconte de Lisle, aujourd’hui le collège Bourbon. Mais sans la bourse et l’internat, c’etait impossible de poursuivre après la troisième.
Il existait une possibilité d’avoir cette bourse, l’internat, et des conditions favorables à la poursuite des études. C’était d’aller à l’Ecole normale. La contrepartie, c’était de s’engager pendant 10 ans comme enseignant à La Réunion.
Donc, il fallait passer le CREM (Concours de recrutement des élèves maîtres) pour être sûr d’avoir les études garanties.

— Pouvez-vous rappeler les différentes étapes qui vous ont mené à la carrière d’enseignant ?

Fin de troisième, je passe le CREM. Le lieu du concours était l’école Joinville à Saint-Denis. Les épreuves duraient trois jours durant lesquels il fallait trouver une pension. Le résultat était donné 8 jours plus tard, par la Radio Saint-Denis. Dans mon village, il y avait juste un poste radio dans une boutique à côté de chez moi. Jean Vincent-Dolors annonçait le résultat : « Admissible aux épreuves orales qui auront lieu à 8h demain mardi, Benoît Blaid ». Je me souviens qu’il avait cette erreur en lisant mon nom, car il n’y avait pas de Blaid, mais c’était Blard. Je vais donc à papa que je suis admis. Il est 8 heures du soir dans les hauts du Tampon, et je dois être le lendemain à 8 heures à Saint-Denis.
Mon papa va voir Marco Hoarau, qui va voir Marcel Gibralta pour m’emmener à Saint-Denis le lendemain. Il fallait démarrer à 2 heures du matin. Nous prenons la route, passons par Saint-Leu où je vois le soleil se lever, puis La Montagne car la route du littoral n’existait pas. Nous arrivons à 8h.
Déception après le concours, je ne suis pas admis à la première session, mais je peux encore l’être à la seconde session qui se déroule le mois de septembre suivant. À la première session, ils ne prenaient que 13 candidats garçons, et nous étions des centaines.
Je suis admis à la seconde session, avec d’autres tels qu’Axel Gauvin et Guy Le Toullec.
Les cours commencent d’abord au lycée Leconte de Lisle, car l’Ecole normale n’était pas encore construite. Nous étions en seconde moderne prime (anglais et sciences naturelles).
La seconde année, en 1961, nous inaugurions l’École normale de Bellepierre. En troisième année, j’ai obtenu mon Bac. Il y avait ensuite une quatrième année de formation, avec toujours des courts théorique mais aussi des mises en situation en classe. Nous avions beaucoup de formation pédagogique, ce qui fait que lorsqu’un directeur d’école voyait arriver dans son établissement un ancien élève de l’Ecole normale, il savait qu’il pouvait être rassuré sur ce plan.

— Au-delà de votre formation d’enseignant, que retenez-vous de l’ancienne Ecole normale de Bellepierre ?

Nous baignons dans la responsabilité de former la jeunesse de La Réunion. À l’internat, nous avons pour la plupart découvert une toute autre vie, bien plus régulière que celle que nous connaissions.
C’était pour nous un luxe de dormir dans des draps sans puces, d’avoir des repas équilibré, le goûter, de pratiquer des activités sportives. On était pas dans une case en paille.
On était là pour préparer un avenir, on voulait s’en sortir socialement et aussi sortir les parents de la misère.
Nous savions qu’il fallait que l’on compte sur notre sueur pour réussir.
C’était une possibilité qui s’ouvrait, à l’Ecole normale, il n’y avait pas de barrière sociale.
Nous avions eu des professeurs très forts, comme Thérésien Cadet. Nous avions aussi des enseignements très concrets, avec des professeurs réunionnais. Ce sont eux qui ont le plus marqué les élèves enseignants.

— Quelle satisfaction retirez-vous de votre expérience d’enseignant ?

Celle d’avoir fait découvrir mon pays à mes compatriotes. De ne pas les avoir enfermé dans 4 murs… de voir le volcan en sciences naturelles. En botanique, de les emmener au bord de la rivière, dans les lagons.
C’est une méthode active, j’ai appris ça durant ma formation. Et cela est dû à la formation, mais aussi à ce que nos enseignants nous ont appris à l’école primaire et au collège.
Je me souviens de mon ancien directeur de collège, Maxime Fontaine. En éducation civique, il nous faisait lire Marius et Ary Leblond qui décrivaient la ligne des 600 du Tampon. À leur époque, il n’y avait que trois maisons sur la ligne des 600, ce qui nous permettait de mesurer tout le chemin parcouru depuis.
Cette volonté de faire connaître aux Réunionnais leur Histoire, il faut être Réunionnais pour réagir comme cela.
C’est que j’ai voulu transmettre. Cette "réunionnisation" qui fait aimer son pays, c’est une passion de La Réunion, que l’on a dans les tripes avec des profs réunionnais.


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