L’invité(e)

« Quand on est raciste à La Réunion, on l’est partout ailleurs »

Emilie Assati, Collectif Non au racisme et aux discriminations, Respèkt a nou

Témoignages.re / 13 décembre 2010

Éclairage après la décision de la Commission paritaire de ne pas requérir la révocation de l’enseignant coupable de propos racistes.

Quelle est votre réaction face à la décision de la CAPA ?


- La CAPA, consultée pour avis préalable avant que le ministre de l’Education nationale ne prenne sa décision définitive quant au sort de cet enseignant raciste et accusé plusieurs fois d’agressions sexuelles, a émis pour avis la mutation de ce professeur en Métropole et 2 ans de suspension de salaire. Au-delà du caractère hautement condamnable des agissements et propos de cet enseignant, cet avis est surprenant d’un point de vue strictement procédural. Même si rien ne l’y oblige, en pratique, le conseil de discipline va dans le même sens que l’autorité hiérarchique lorsqu’il rend son avis. Dans le cas présent, le ministre avait demandé la révocation définitive de cet enseignant de l’Education nationale, « au vu de la gravité des faits », avait-il précisé. Or, il semblerait que la CAPA ait jugé la position du Ministre trop ferme, puisqu’elle propose une sanction à la baisse.
Presque malgré elle, la CAPA reconnaît que cet enseignant –qui a également un lourd passif judiciaire à Mayotte- a un rapport particulier avec les populations d’Outre mer, puisqu’elle demande sa mutation dans l’hexagone. Or, quand on est raciste à La Réunion, on l’est partout ailleurs. Les citoyens sont égaux, et dans cette mesure, ils méritent tous, sans distinction, le respect.
Le programme de l’Education nationale, qui est le même sur l’ensemble du territoire national, notamment l’enseignement des valeurs républicaines telles que le respect et la fraternité, est incompatible avec les agissements de ce professeur, aussi bien à La Réunion que dans l’hexagone.
Or, pour la CAPA, un individu qui insulte les Réunionnais est raciste à La Réunion, et non sur le reste du territoire. Cela est aberrant et en contradiction avec l’attente des Réunionnaises et des Réunionnais, qui est de rétablir le respect et la dignité qui ont été bafoués par le prononcé de ces injures racistes.
Lorsque l’on insulte les Réunionnais, on insulte tous les citoyens de la République, ou alors cela reviendrait à considérer La Réunion comme étant une portion de territoire distincte et coupée du reste de la République. Limiter la sanction à une portion du territoire de la République serait générateur d’une discrimination que l’on ne saurait tolérer.
Enfin, ce qu’il importe de souligner, c’est ce que cet avis n’engage que l’instance paritaire qui l’a émis, et n’est aucunement représentatif du point de vue des Réunionnaises et des Réunionnais, qui, eux, réclament la révocation. Leurs représentants légitimes ont d’ailleurs adopté une motion en ce sens : les élus du Conseil Général et Régional. Et récemment, la sénatrice Gélita Hoarau et la députée Huguette Bello ont pu exprimer au Parlement leur indignation dans cette affaire.

Pensez vous qu’il y ait un espoir que le ministre révoque cet enseignant ?


- Nous avons, en tout cas, toutes les bonnes raisons de le penser. En visite dans l’île, le ministre Luc Chatel, que nous avons rencontré par le biais de son représentant, nous a réitéré sa volonté de révoquer cet enseignant « qui jette le discrédit sur l’Education nationale » et a qualifié ses propos d’« inacceptables ». Patrick Karam, délégué interministériel pour l’Égalité des chances des Français d’Outre-mer, s’est également élevé pour dénoncer le « comportement inacceptable » de ce professeur. Marie Luce Penchard a déclaré récemment à l’Assemblée Nationale à propos de cette affaire : « Ce type de comportement n’est pas acceptable et n’a pas sa place au sein de l’Education nationale. C’est pourquoi, l’administration défendra dans ce dossier la position la plus ferme ».
Il appartient, en dernier ressort, au ministre Luc Chatel, qui détient le pouvoir hiérarchique, de révoquer ce professeur. Nous avons bon espoir pour que le Gouvernement, qui a su montrer sa fermeté dans les affaires de racisme touchant le ministre Hortefeux et le préfet De Langlade, saura également prendre les mesures qui s’imposent pour condamner le racisme à La Réunion.

Que compte faire le Comité, notamment en ce qui concerne la procédure judiciaire en cours ?


- Le fondement invoqué par le procureur pour classer sans suite notre plainte pour injure raciste, à savoir que l’injure raciste prononcée par cet individu n’était pas publique, est surprenante étant donné que le Code pénal condamne également l’injure raciste non publique. Nous allons porter l’affaire devant le nouveau Garde des Sceaux, c’est la seule solution qui s’impose pour le moment.
Si les agissements de ce professeur demeurent encore impunis pour le moment, aussi bien au niveau pénal que disciplinaire, notre collectif ne le vit pas comme un échec, bien au contraire. Un individu, professeur de l’Education nationale, connu pour ses récidives d’agressions sexuelles sur les jeunes filles, profère des injures racistes à l’égard des Réunionnaises et des Réunionnais et n’est pas sanctionné. Si cette situation peut amener, par un sursaut collectif, les Réunionnaises et les Réunionnais à s’interroger sur les causes profondes des excuses permanentes que lui trouvent les instances qui sont chargées de le sanctionner, nous aurons gagné notre combat.
Beaucoup de gens, et notamment beaucoup de Réunionnais, ont été choqués par les propos racistes du parfumeur Guerlain. Si l’on arrivait à être aussi choqué lorsque c’est nous qu’on insulte, on aura fait un grand pas de réconciliation vers notre identité. Pourquoi les membres du Gouvernement, qui ne sont pourtant pas directement visés par ces insultes, demandent la révocation, quand ici, ceux qui peuvent donner leur avis, ne trouvent pas ces propos si graves et demandent la simple mutation ?
Si Aimé Césaire a pu écrire, « le nègre, il t’emmerde », ce serait un droit de réponse totalement justifié que l’on donnerait aux Réunionnaises et aux Réunionnais que de leur permettre de répliquer à cet individu : Les nègres et les p… t’emmerdent.


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