Libres propos

La question n’était pas si anodine qu’on pourrait le croire lorsqu’elle nous invite à nous demander « … combien de fois, ces derniers temps, avons-nous mangé un cari de bichiques ou un rougail de chevaquines ? »

Témoignages.re / 17 janvier 2011

C’était avant hier, samedi 15 janvier, en début de matinée. Nous étions une grosse vingtaine d’hommes et de femmes réunis quelque part dans l’île pour préparer une rencontre bien plus large qui aura à engager, dans les tout prochains jours, une démarche importante, nécessaire, une démarche urgente, une démarche qui, sans doute, demandera beaucoup de travail à ceux qui voudront s’y attacher : la structuration de l’Alliance en une force de propositions au moment où notre île va, plus que jamais, se retrouver dans le tourbillon des bouleversements de tous ordres que nous voyons monter dans le monde entier.

Ces bouleversements, nous le savons, touchent à la nouvelle donne démographique sur toute la planète et dans notre environnement de l’océan Indien. Trois milliards d’hommes et de femmes supplémentaires à nourrir, cela ne peut pas se faire sans une remise en cause de nos habitudes et des circuits de distributions auxquels nous sommes habitués, avec des besoins accrus pour les habitants de pays tels que le Brésil, la Chine ou l’Inde et donc une inévitable envolée des prix sur des denrées de première nécessité et les matières premières de base. Ces bouleversements, nous le constatons déjà, ce sont également ces changements climatiques qui se manifestent, ici et là, par des inondations de grande ampleur, aux conséquences dramatiques qui marqueront des générations de populations, par des sécheresses jamais vues qui entrainent leurs lots de famines insupportables. Ces bouleversements, et nous n’en sommes qu’aux tous débuts de grandes séries, c’est encore la crise mondiale qui oblige certains États — dont ceux de l’Europe — à des mesures drastiques de réductions de leurs dépenses, au premier rang desquelles celles qui pouvaient apporter un peu d’oxygène aux couches les plus fragilisées.

Samedi, nous avions, plus de deux heures durant, écouté et échangé, nos regards fixés sur l’horizon des 30 prochaines années et conscients qu’il nous faut aller au bout de l’analyse la plus complète. Conscients aussi que chacun à sa part à prendre dans l’élaboration d’un travail d’équipes qu’il importe d’élargir à tous ceux et à toutes celles qui aiment leur île et qui entendent contribuer à préparer le meilleur avenir possible pour les générations qui nous succèderont demain. Conscients également de nos insuffisances qui vont nous valoir certains scepticismes, voire le mépris de ceux qui savent mieux...
Ne déflorons pas aujourd’hui un sujet qui sera publiquement exposé dans les jours qui viennent. Terminons sur un moment de la conclusion du jour, quand vint l’heure de se quitter après les moments très denses que nous venions de vivre. Une conclusion qui prit pour chacun d’entre nous la forme d’une interrogation : « Combien de fois, ces derniers temps, avons-nous mangé un cari de bichiques ou un rougail de chevaquines ? » .

La question n’était pas, loin s’en faut, anodine. Et chacune de nos réponses, qui auraient pu être toutes les mêmes, ne pouvait pas ne pas nous ouvrir les yeux sur le désastre écologique dans lequel nous sommes en train de glisser après que nous ayons nous-mêmes creusé les sillons dans lesquels il s’est lové. Nous n’avons pas su prévoir. Nous n’avons pas su anticiper. Nous n’avons pas su expliquer. Nous n’avons pas su entrainer les autres. Des autres qui ont rigolé quand nous évoquions les risques qui étaient derrière nos portes et nos fenêtres. Des autres qui ont trouvé un appui facile à travers des médias qui n’ont pas osé ne point être people et qui ont encouragé les ricanements irresponsables.

Me revenaient alors les propos d’un des nôtres, entre autres technicien de l’eau dans une de nos communes, et qui, lors des échanges que nous avions eus quelques instants auparavant, nous avait cité une réglementation européenne nullement adaptée aux réalités de notre île. Laquelle réglementation, en matière de récupération des eaux usées, aboutit à ce que l’on rejette en mer un produit pourtant assaini et qui pourrait tout à fait servir, par exemple, à l’arrosage des espaces verts. L’Alliance, cette Alliance dont il a été question samedi et dont la structuration est désormais à l’ordre du jour, n’a-t-elle pas à bousculer comme il se doit, au nom du principe de subsidiarité, ces “entendus” technocratiques pensés ailleurs et pour des réalités géographiques ou sociales qui ne sont pas celles de notre île ? Des “entendus” mécaniquement imposés qui aboutissent trop souvent à nous priver de l’exercice de nos responsabilités et à nous laisser dans l’impasse ?

En fin d’après-midi, un SMS m’arrivait. Il disait : « Merci… Passé une bonne matinée… Me reste à essayer d’apporter mon petit caillou pour baliser le chemin de l’espoir et de la reconquête ». Notre île, c’est sûr, aura besoin des petits cailloux de nombre de ses enfants pour que se construise La Réunion de demain. Et les tiens, cher ami, ne seront pas de trop.

La Réunion de demain, nous devons tout faire pour qu’elle ne ressemble pas, pour qu’elle ne ressemble jamais à l’Amérique de Clinton, de Bush ou d’Obama, cette Amérique où un peu plus de 200 millions d’hommes et de femmes vivent au milieu de 300 millions d’armes à feu qui s’achètent et qui circulent librement pour… régler quelques problèmes !

Raymond Lauret


Kanalreunion.com