Point de vue

Jeunesse et repères en société tourmentée

Témoignages.re / 27 février 2013

Les jeunes sont tourmentés, ils s’interrogent sur leur place dans l’histoire et dans la société avec laquelle, ils changent constamment de rôle en fonction des conjonctures. Ils s’affirment, singuliers, tour à tour victimes et puissants de la société.

Souvent doubles, les jeunes sont partagés entre le bien et le mal, le bonheur et le malheur, l’amour et la haine. Comme des héros tragiques, ils semblent être de passions : amour, pouvoir, vengeance. Des passions qui les font agir. La jeunesse exprime tous les contrastes humains. Elle s’interroge sur le pouvoir politique, les classes sociales, le peuple et la liberté. Elle dénonce le fonctionnement de la société et montre son inquiétude face à son existence et à son destin. La notion de valeurs traditionnelles n’a plus prise sur elle. Elle veut tout dans la liberté et rejette les repères traditionnels qui semblent être les piliers de la construction personnelle et de l’humanité. De telle sorte qu’on s’interroge de ce que représentent encore l’école, la famille et les institutions dans la formation de l’être ou si les repères traditionnels ont atteint leurs limites.

L’espace social et les pratiques sociales

Faire un être debout était supposé lui donner un capital culturel qui peut être des créations matérielles ou immatérielles, élaborées au fil de l’histoire humaine. Des valeurs propres à la société dont la famille, l’école et les institutions se chargent de transmettre de génération en génération. Aujourd’hui, les valeurs de la jeunesse semblent moins humanistes que celle de la compétition, qui consiste à se comparer à l’autre avec le désir de le dépasser. On a comme l’impression que les piliers de la tradition ont failli à leurs missions de donner une orientation, un repère à la jeunesse qui se cherche et se révolte.

L’usine et le commerce utilisent au mieux les failles des structures qui, jadis, constituaient les référentiels qui dictaient les bons comportements à avoir, la bonne conduite à tenir. On attendait de la famille qui était le socle vivant et non altéré de la Culture, de transmettre ce qu’elle vit à sa descendance et principalement les valeurs démocratiques, de partage, d’amitié et d’humanité. Des valeurs qu’elle prône, qui sont en lien avec l’environnement socioculturel qui sert de cadre naturel de référence.

Aujourd’hui, les jeunes aspirent à la liberté et au désir de la reconnaissance. Certains ont une conduite anarchique, parfois même contradictoire. Dans leur désir de liberté, ils préfèrent le présent au futur, prennent des décisions brusques et parfois, ils perdent toute initiative réelle et deviennent les objets de récupération ou subissent les évènements que leur imposent certains choix. Certains jeunes sont incapables de se plier à aucune discipline. On leur reproche souvent de n’être jamais contents alors qu’ils ont tout. La visée de leur désir est la reconnaissance de soi, or ils ne peuvent ignorer que chacun de nos choix, de nos actes, engage l’humanité tout entière, car, quand par exemple, on refuse de se former à un métier, on peut pénaliser les travailleurs.

L’usine et le commerce renforcent l’idée de compétition dans la jeunesse, par une lutte permanente qui entraîne la destruction des personnes et des valeurs. L’école non plus n’est pas exemptée, car au lieu de transformer la société, elle contribue à persévérer dans ses erreurs. Au lieu d’encourager la compétition, qui consiste à se comparer à l’autre avec le désir de le dépasser, elle aurait mieux fait de susciter l’émulation qui permet de se mesurer à l’autre avec le désir de s’améliorer soi-même.

On attend de l’école, la réalisation d’une nouvelle humanité, elle doit être un lieu de création au lieu de se positionner en relais d’une société marchande. Les jeunes ont des besoins, et toutes les occasions peuvent les rendre dépendants du cycle de la consommation, lorsqu’ils n’ont pas été formés par l’école à ce sujet. La société elle-même contribue à entretenir l’illusion que la vie est une lutte contre les autres. Les jeunes sont ainsi maintenus dans le désir de l’avoir au détriment de la considération de l’humain, alors les valeurs de solidarité et de partage sont donc battues en brèche. La société, elle-même continue à vanter une vision de la réussite individuelle, qui se traduit par la domination des autres. Elle incite la jeunesse à la recherche de succès plus grands dans une course effrénée du bonheur.

Si Dieu n’existe pas, l’homme est alors « responsable de ce qu’il est » , Jean-Paul Sartre

Tout n’est malheureusement pas du déclin, car la recherche de liberté des jeunes aide à les rendre philosophes, ils peuvent encore penser et se révolter contre l’ordre établi qui, sous le couvert de la morale, freine les avancées sociales. La révolte des jeunes les laisse tenter de nouvelles aventures. Leur indépendance est mal perçue par l’ancienne génération qui les voit s’éloigner des valeurs qui ont forgé l’histoire commune.

Les jeunes en ont assez que l’histoire ne leur ressorte que son cortège de guerres, de misère, d’injustices ou de drames. Leurs repères moraux sont ceux qui forgent une certaine forme du goût de vivre. Ils s’opposent aux réponses des anciens, et ils souhaitent inventer leur propre morale, qu’il semble de raison d’être accompagnée, sans la considérer comme du mépris pour les valeurs ancestrales.

En revanche, il serait inquiétant de les voir, cependant, se laisser aller au fatalisme, qui consiste à croire qu’on ne pourra rien faire pour changer l’histoire. Il faut les rassurer sur le fait que l’avenir n’est pas compromis, qu’ils auront à le construire. L’état de la société dans laquelle on leur propose d’entrer ne peut que conforter le rejet de tous ses repères et expliquer leur désir d’inventer les leurs. Et ce n’est qu’une démarche louable.

Même si les anciens restent dubitatifs et méfiants sur le choix des voies que préconise la jeunesse, qui veut partir de son présent pour envisager son destin, ils doivent lui concéder ce droit légitime qui l’épargnerait du conformisme. Les repères de notre jeunesse, en décalage avec la morale des parents, ne peuvent pas constituer une crainte s’ils évitent de tomber dans les mêmes erreurs que les anciens. Il n’empêche que le dialogue intergénérationnel, même difficile, est toujours souhaitable pour que la jeunesse poursuive son ascension et pour qu’elle grandisse en ayant les yeux ouverts.

Bienvenu H. Diogo


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