Point de vue

L’Afro-beat de Fela : La musique et l’engagement politique d’un homme d’exception

Témoignages.re / 20 juin 2012

On connaissait en Occident des chanteurs qui manifestent leurs passions politiques pour un dirigeant politique, des artistes qui clament tout leur hymne à la gloire d’un président. Fela Anikula Ramson Kuti a préféré, lui, se singulariser à travers sa musique et, par ses déclarations publiques, son rejet des forces gouvernantes qui volent et pillent les richesses de son pays. Certains observateurs politiques et des historiens, des années après sa mort, s’interrogent sur le sens de son action et sur l’efficacité de sa méthode. Nous voulons nous éclairer les actions de l’artiste et la manière singulière dont il a procédé pour encourager d’autres que lui à s’engager politiquement au travers de l’art musical pour dénoncer des politiciens sans foi, ni loi.

Fela : l’arme de la musique Afro-beat

Ransome-Kuti, de l’ethnie Yoruba, est né en 1938 au Nigéria. Très tôt, il se rendit en Angleterre dans les années 50 pour poursuivre des études de médecine. Etudiant, il débuta la musique avec le groupe anglais Koolas Lobitos. Il retourne dans son pays, nouvellement indépendant. Il y séjourna de 1963 jusqu’au début de la guerre de Biafra en 1969. Pour sa sécurité, il s’expatria avec son groupe à Los Angeles, aux USA. Le groupe changea de nom et devint Fela Ransome Kuti and Nigeria 70. Sa rencontre avec l’Américaine Sandra Isidore, une proche des Black Panthers, le transformera politiquement. Il se familiarisera avec la philosophie et les écrits de Malcom X et la doctrine panafricaniste du feu président du Ghana, Kwame N’krumah. Il se convertit en progressiste engagé. Il reprit le combat que menait sa mère, institutrice engagée, pour les droits des Africains pendant la période coloniale au Nigéria. Fela gagne en notoriété et créa à Los Angeles son propre style de musique, l’Afro-beat, qui deviendra la résultante de sa philosophie de vie libre et aérée, d’une musique et de chansons. Ils sont au service d’un combat contre les pillages de biens publics, la corruption et le népotisme et le mensonge d’État. A nouveau, il retourna dans son pays et continue d’enregistrer de nouvelles chansons engagées. Dans Afro-Shrine, le club qu’il crée dans l’hôtel Empire, il connaîtra de grands succès avec son nouveau style de musique qui emplit les cœurs et les sensibilise par le croisement du cuivre et de saxophone ou de piano, dont il excellait dans la pratique.

Fela : le pourfendeur des corrompus et des exploiteurs des peuples

Musicien hors pair, ses chansons en yoruba et en anglais pidgin lui permettaient d’atteindre un large public africain et international. Ses paroles devenaient des messages au grand public, elles inquiétaient certains, agitaient les foules. Fela, quand il ne faisait pas des dénonciations publiques, abordait le thème de l’Africanisme. Il encourageait les jeunes à renier les religions importées, qui les détournaient des réalités africaines. Il conseillait le retour à la foi, aux religions traditionnelles qui enseignaient la paix, la fraternité et la liberté. Fela, dans ses chansons, dénonçait les régimes militaires corrompus et les civils incompétents et imposteurs. Par sa musique Afro-beat, Fela détenait un pouvoir qui dépassait les frontières. Il disait juste ce que voulait entendre le peuple. Il rêvait d’une société alternative. Par mépris et défi pour les dirigeants qui affamaient ces compatriotes pendant la guerre de Biafra, il fit de l’immense espace de la propriété familiale son État qu’il fit clôturer et nomma symboliquement la « République de Kalakuta ». La réaction brutale des militaires s’est faite aussitôt. Ils l’arrêtèrent, le molestèrent et le jetèrent en prison. La population prit parti pour le King Fela, il reçut des soutiens venant du monde entier. Sa popularité augmente à sa sortie de prison. Il changea son nom de famille en Anikulapo et redevient plus virulent dans ses propos et ses chansons envers la classe dirigeante qui pille les ressources du pays et affame le peuple. Il mène des œuvres humanitaires, accueille des jeunes sans emploi dans sa République de Kalakuta.

Anikulapo, jusqu’au bout

Sa composition satirique “Zombie”, chantée lors du Festival des Arts noirs et de la Culture en 1977, enrage les soldats nigérians qui, cette fois-ci, brûlèrent sa maison. Ils défenestrèrent la mère de Fela qui décéda pendant l’assaut. Les intimidations n’ébranlèrent pas le courage et la détermination du visionnaire qui a foi en son combat pour la justice et la paix. Au contraire, c’est tout galvanisé de soutiens qu’il conquerra le continent africain par sa musique, à travers ses déplacements au Bénin, au Togo, au Ghana et en Égypte. En 1978, pour fêter le premier anniversaire de la destruction de sa République, il se maria lors d’une cérémonie collective à 27 filles de son groupe musical, qui porteront toutes le nom d’« Anikulapo-Kuti ». A Accra, au Ghana, où il se produisit dans un stade archicomble, il déclencha des émeutes après avoir entonné “Zombie”. Le groupe fut emprisonné pendant deux jours et expulsé du territoire ghanéen. Après une courte période d’errance dans la capitale nigériane, où il était sans abri, il fit une tournée en Allemagne pour des spectacles. Quelque temps après, il se sépare de ses musiciens pour s’installer seul avec ses reines chez un vieil ami, J. K Bremah. Il ne lui restait qu’à créer son parti politique, « The people mouvement » (Mouvement du peuple). Toutes ses tentatives pour briguer le poste du premier magistrat du Nigéria n’ont pas abouti à cause des manœuvres d’invalidation de candidature, d’empêchements de la police nationale ou de condamnation en 1984 pour 5 ans de prison au motif officiel de détournement d’argent. Sans jamais renoncer au soutien de ses fans, le roi de l’Afro-beat a continué à se produire partout sur scène, en Europe, aux USA, avec une nouvelle formation de plus de 80 personnes, qui prit le nom d’Egypt 80. Sa verve et son aura auront fait traverser le monde les messages de son engagement inconditionnel pour la paix et l’authenticité. Sa musique, l’Afro-beat, aujourd’hui connue et reprise par ses enfants, et son rythme, par de jeunes musiciens un peu partout dans la Word Music, perpétuent le King et sa philosophie panafricaniste de la culture Ouest-africaine. Le rejet dans sa poésie engagée et très critique des dictatures du colonialisme et des agents de l’impérialisme sera poursuivi jusqu’à l’extinction de ses partitions cet août 1997.

Bienvenu H. Diogo


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