Point de vue

Le langage comme moyen pour dissiper les méprises peut-il être suffisant pour nous émanciper ou au contraire nous aliéner ?

Témoignages.re / 20 mars 2013

Le terme langage recouvre toute communication de signes. Selon le linguiste Benveniste, le langage humain est le seul qui permette un dialogue et une progression de la pensée. C’est aussi la faculté d’expression, verbale ou symbolique de la pensée, soit par la réflexion, soit par la parole. La langue est la forme que prend cette faculté dans une communauté donnée.

Le langage, cette capacité propre à l’espèce humaine de communiquer et de s’exprimer, utilisé par une communauté linguistique déterminée, fonctionne dans la pratique lorsqu’il prend en compte implicitement l’existence de l’autre en tant que personne et non individu. Le sujet langagier a une identité à la fois psychologique et sociologique. Porteur de son histoire personnelle, de ses affects et de ses représentations, il a une manière propre de parler pour exprimer sa vision du monde, ses sentiments et ses émotions. Parfois son langage l’aliène, parfois il l’émancipe.

Le langage révèle l’existence intime de l’être

Le relâchement gênant et parfois l’ignorance de certains communicateurs professionnels entraînent des confusions dans la réception et l’interprétation de certains faits relatés. La langue délabrée de certains usagers du langage facilite des interprétations qui peuvent entraîner des conséquences dommageables auprès de ceux qui ne sont pas suffisamment instruits pour s’apercevoir, de façon manifeste, ces erreurs de communication. En revanche, on peut constater dans la pratique du langage l’existence des pires ennemis d’une langue par le manque de rigueur et l’absence de fierté dans l’usage, qui apparaissent chez des locuteurs natifs qui subissent un bilinguisme soustractif en reniant presque la prononciation correcte des phonèmes dans la langue. C’est parfois un phénomène de mode qui laisse tomber en désuétude des mots porteurs de sens historiques et culturels. On peut regretter cette mode qui induit la tentation de la facilité et l’abandon de toute prudence qui desservent l’usage économique de la langue. Il n’est pas rare aussi de déceler la méfiance entretenue par certaines couches sociales à l’égard des locuteurs puristes, qui semblent accorder trop d’importance à la rigueur, à la politesse et au style châtié de langage.

L’exercice du langage traduit un moyen de domination, un instrument du pouvoir

Le langage, dans son expression, peut cacher des intentions et des explications. C’est celui de la publicité qui est élaboré pour captiver le client potentiel par sa poésie qui fait rimer désir et achat en créant le besoin. C’est aussi et surtout le langage symbolique de la peinture qui traduit nos sentiments et nos émotions, qui se donne comme objet de faire sentir ou d’éveiller les consciences. Autant il peut donner de la joie, autant il peut mettre en révolte. Il semble être la traduction de la mise en forme du monde dans ses travers comme dans ses progrès. Le langage poétique se donne pour mission de toucher la sensibilité humaine par la prosodie, la rythmique et le poids des mots. A l’inverse de la méthode de persuasion, c’est librement pas la raison qu’il captive les sens.

Les hommes politiques ont coutume de confisquer le langage pour faire entrave à la démocratie. Ils sont nombreux à confondre dans l’usage du langage la conviction et la persuasion. Ils influencent au lieu de convaincre, ils ne sont pas disposés à accepter facilement des raisons émises par l’interlocuteur. L’usage du langage semble être pour eux l’instrument à vaincre un adversaire par la force. En s’opposant à toute forme d’échange langagier, ils nient la magie du langage qui fait que la conviction s’impose progressivement par l’examen des raisons et des arguments qui surviennent au cours de l’interaction verbale. Et comme ils veulent persuader à tout prix, ils se défient de l’interaction, craignant qu’elle les éloigne de leur but inavoué. Or, celui qui veut convaincre de la vérité de ses propos a intérêt que ses arguments soient confrontés à des objections. Le sujet langagier dominant considère le plus souvent que les arguments ne valent pas par eux-mêmes, mais que ce que lui exprime suffit pour être vérité. Il vit nomologiquement sans prise de conscience sur la nature de l’échange qui fait vivre avec l’autre. Le sujet langagier doit sortir du monopole de la pensée pour reconnaître l’esprit du dialogue qui rétablit les relations humaines.

Le langage implique un apprentissage qui devient une résistance au pouvoir des experts

La liberté de parler ou d’écrire peut être confisquée par une puissance supérieure, mais non pas la liberté de penser. Le refus du dialogue pour imposer par son seul langage la vérité semble être aussi le désir de ne pas voir en autrui la capacité de penser, de réfléchir et d’émettre un avis. Le langage qui fait exister l’homme en tant que conscience, et non exister en soi, mais comme pour-soi et pour autrui, lui évite de rendre une personne hostile aux autres, dont la manière de communiquer lui aliène tout le monde. Un langage expressif consistant, avec pour seul but l’expression de ses ressentis et l’exposition de sa conception du monde, est le seul support d’objectivation de la conscience réfléchie qui gomme les malentendus. C’est par son ouverture au dialogue qu’il permet de s’affranchir des contraintes morales ou sociales et de ne pas se soumettre aveuglément à un état de dépendance. Le langage doit être ce système de pensée organisé qui ne doit ni choquer, ni être annihilé.

Bienvenu H. Diogo


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