Point de vue

Le seuil

Témoignages.re / 20 février 2013

Il y a des limites qui sont infranchissables, car elles deviennent critiques. La Réunion dans la France semble perdre pied et la morosité ambiante donne l’impression du chaos imprévu. Une jeunesse en souffrance, des familles désorientées, plus de repères pour s’accrocher. La Réunion en appelle à ses dirigeants politiques qui restent invisibles et muets. On espère le miracle.

Le seuil de stimulation

La jeunesse qui s’interroge sur son avenir commence à faire entendre ses inquiétudes. Elle se sent abandonnée et crie au secours. Le sauveur ne répond pas. Et il n’est pas prêt à lui faire signe, car il ne détient aucune solution, car tout ce qui devait se faire depuis n’a pas été entrepris, si bien que les évènements ont rattrapé les négligences et l’amateurisme des politiques. Des moyens de locomotion inadaptés, des infrastructures inadéquates, des activités économiques paralysées, des ententes illicites tolérées, des roitelets qui agissent sans être inquiétés. Une Réunion qui laisse faire au nom d’une spécificité locale. Jamais nous n’avons osé appeler un chat un chat. On veut continuer à faire marcher la pratique du clientélisme, ou se laisser dicter la loi des « paternalistes », ceux-là qui parlent fort pour défendre leurs intérêts dans l’économie, dans les finances, les banques, dans l’éducation et la culture, dans le social. Partout, ils sont présents, dans les affaires, dans les représentations de tout, dans les écoles. La Réunion a fermé les yeux avec la complicité de certains de ses enfants, elle nie ses origines, tourne le dos à ses réalités et ignore son point d’ancrage, le COI. Du coup, elle s’éloigne de son centre pour espérer une protection de la périphérie lointaine qu’est la métropole. Elle a encore peur de grandir et de s’émanciper. Dans une récente analyse du professeur de Géographie Jean-Louis Guébourg*, il avançait l’hypothèse d’une éventuelle surprise qui pourrait arriver à nos compatriotes, au cas où un tsunami arriverait à faire disparaitre la mère patrie la France. Et là se poserait la question de survie des Réunionnais. Donc, il serait temps que nous envisagions le scénario catastrophe et que nous pensions fort à notre autonomie dans la France. Un mot « autonomie » qui fait peur à ceux, les moins courageux, qui ne veulent pas faire de ce département aux atouts énormes un miroir, un modèle de vivacité, d’invention, de créativité, qui deviendra la lumière avancée dans tout ce que la jeune France peut apporter à la mère vieillissante pour redorer son image dans l’océan Indien et dans le monde.

Les jeunes sont en colère, ils barrent les routes parce qu’ils veulent des emplois. Ils ne font plus confiance à leurs dirigeants, qui ne leur proposent que des contrats aidés, des précaires, à durée déterminée sans garanti du lendemain, pour acheter la paix. C’est vrai qu’ils sont nombreux à manifester leur mécontentement légitime. On les a encouragés à faire des études et on leur a promis qu’à leur sortie, des emplois leur seront proposés, et voilà qu’à la fin, nantis de diplômes, ils passent des années à ne trouver que quelques semaines de travail en dehors de leur qualification. Personne n’a tenu compte des statistiques de jeunes diplômés qui ne trouvent pas d’emploi sur le marché du travail. Honte à vous décideurs politiques et économiques, qui sapez le travail des enseignants et des formateurs. Par souci de clientélisme, vous n’avez jamais voulu prendre vos responsabilités, ou plutôt pas osé dire en son temps la vérité aux jeunes sur les débouchés possibles de leurs formations, ou encore à ces jeunes de moins de dix-huit ans qui sortent tôt du système scolaire sans qualification et ne rêvent que des emplois verts pour s’en sortir. Or, il peut y avoir d’autres perspectives d’avenir à leur proposer. Un service militaire par exemple les sortirait de leur oisiveté et les préparerait à un métier. Il devient impérieux que les politiques de tous bords et les grands commis de l’État s’accordent tous à considérer la situation alarmante de la jeunesse désemparée, désorientée et perdue. Car sans repère dans la société, la violence prendra le pas sur des actes réfléchis et constructifs qu’on aurait pu attendre de leur part. A moins que votre silence et votre inaction rentrent dans vos stratégies politiques de mieux dominer pour pouvoir régner.

L’urgence de la situation nécessite de dresser les besoins urgents en emplois qualifiants et d’y adapter des formations. Les politiques doivent réunir les acteurs économiques, associatifs et Etat pour qu’ensemble, des mesures efficaces soient proposées aux jeunes. Ils doivent sursoir les contrats qui ne servent qu’au clientélisme plutôt qu’à sortir les jeunes de leur souffrance morale.

Au lieu que le Pôle Emploi leur propose sans relâche mensuellement des formations non qualifiantes ou sans cesse des remises à niveau, il serait mieux indiqué de proposer pour les moins de 18 ans des stages de remise à niveau, ou un perfectionnement dans leur spécialité. Encore plus productif, il est plus judicieux de donner la possibilité à certains de mettre leur savoir-faire en pratique dans l’accompagnement à la création d’unité artisanale. Au pire des cas, on peut inciter les moins de 18 ans à suivre un apprentissage qui leur assurera de manière permanente un travail indépendant dans la société. Il est urgent de considérer la grande incertitude qui pèse sur la génération future, la future relève qui va travailler pour payer notre retraite, celle qui est sortie trop tôt du système scolaire. De ce pas, le développement des filières porteuses d’avenir telles que l’environnement, le social et l’accompagnement des personnes “entrepreneurs” à créer de l’emploi parait incontournable.

Seuil de tolérance

Les architectes de nos villes n’avaient pas prévu et anticipé le développement humain et le progrès social. Tout est fait sans conscience professionnelle ou sous la contrainte de grands seigneurs penseurs qui aiment trop La Réunion quand ils peuvent la voir très en retard. Les pluies de ruissèlement qui font déborder les radiers, des ponts qui ne cessent de tomber alors qu’on pouvait rendre d’autres plus opérationnels, ou encore édifier d’autres moyens de transport plus écologiques et sûrs, comme les téléphériques pour transporter à moindre coût et efficacement d’une commune à l’autre sans créer des embouteillages. Comme ceux auxquels sont soumis au quotidien les braves travailleurs. Evidemment, cela fera une grosse perte pour certains, car plus de voitures à acheter, ce serait moins de carburant à vendre. On comprend le moindre intérêt que cela pourrait susciter pour nos gros penseurs haussmanniens de l’île. Cela reste sans intérêt financier, car plus ils protègent l’environnement, moins ils auront à y gagner.
Le seul seuil reconnu à atteindre par tous est celui qui renforce la lutte pour un partage équitable des richesses et qui répond à l’offensive du Capital contre le travail.

*Jean-Louis Guébourg, agrégé de Géographie, professeur émérite à l’Université de La Réunion, auteur de 2039.

Bienvenu H. Diogo


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