Tribune libre

« L’expression désespérée d’une jeunesse »

Tribune libre

Témoignages.re / 27 février 2012

Peut-on, honnêtement, s’étonner de ce nouvel accès de violences urbaines ?
Certes, elles sont injustes, car elles frappent très prioritairement les biens individuels et collectifs des familles les plus modestes.
Elles sont inefficaces, car elles ne règleront en rien les très graves difficultés socio-économiques auxquelles La Réunion doit faire face depuis des décennies, mais au contraire la plongent un peu plus dans la stigmatisation et l’amertume.
Pour autant, qu’on le veuille ou non, elles sont l’expression désespérée d’une jeunesse massivement privée de travail qui a désormais la conviction que la confiance et l’espoir dans un avenir meilleur ne sont plus d’actualité.
Peu importe que la braise ait été attisée par des responsables syndicaux inexpérimentés et dépassés par les conséquences d’actes et de prises de position dont ils n’ont pas mesuré tous les effets.
L’essentiel, c’est que le profond malaise social dans lequel La Réunion est enkystée depuis trop longtemps ne peut qu’engendrer sentiment d’abandon, désespérance et colère : peut-on envisager l’idée même d’un avenir possible si le chômage massif ne permet pas de vivre correctement, de trouver un logement au loyer accessible pour penser enfin à un projet de vie ?
Si toute la jeunesse, heureusement, ne s’engouffre pas dans l’impasse de la violence, une majeure partie de celle-ci est dans le désarroi, dans l’incertitude et l’inquiétude du lendemain, voire dans le découragement et la colère.
Et nombre de familles désemparées et impuissantes partagent l’angoisse de leurs enfants.
Dans cette situation, il n’y a d’autre issue qu’un engagement massif, prioritaire et urgent de l’État, dont c’est le devoir, à la fois de mettre en place des solutions d’urgence et de mobiliser l’ensemble des acteurs institutionnels, économiques et éducatifs.
Il faut poser en termes clairs le problème de l’emploi : quels sont et où sont les gisements d’emplois, actuels et potentiels ? Quelles sont et où sont les formations correspondantes ? Comment et à qui sont redistribuées les richesses produites dans notre département ? Quelle part est mise dans l’investissement de notre jeunesse ? Comment le tissu économique répond-il à ces questions ?
Il n’y a aucune fatalité à ce que le département se trouve en queue des académies en termes de performance scolaire.
Il est temps de rattraper le temps perdu en faisant bénéficier son réseau éducatif, et en premier lieu l’enseignement maternel et élémentaire, de moyens exceptionnels, tant il clair aujourd’hui que l’accès à l’emploi est étroitement dépendant du niveau de formation et de qualification.
Mais encore faut-il que l’ensemble des acteurs de l’éducation se mobilise avec force pour soutenir prioritairement les jeunes en difficulté scolaire.

Le monde associatif réunionnais, très actif et très riche, ne peut être réduit au rôle de variable d’ajustement en termes de contrats précaires.
Pas plus qu’il ne doit être le vecteur de politiques clientélistes.
Il doit être, en revanche, aidé, sollicité, mobilisé pour ce qui relève de sa mission essentielle : être le lieu où les jeunes, dans une dynamique intergénérationnelle, construisent les outils de leur accession à l’exercice de la citoyenneté, à l’engagement responsable pour participer pleinement à la vie de la cité.
A ces conditions, on pourra installer le sursis à l’acte qui permet de se donner le temps individuel et collectif de la réflexion.
On pourra faire reculer la violence comme solution immédiate de tout conflit.
On pourra engager la construction patiente du « bien commun » qui permet de s’élever au-dessus des intérêts personnels, pécuniaires, claniques ou corporatistes, pour que la jeunesse réunionnaise « tienne ensemble », « tienne debout » autrement que sous la férule d’une pensée qui vient d’en haut.

Frédéric Salvan
Président de la Ligue de l’Enseignement (FOL)

Nos propositions sur : www.laligue.org«50 propositions pour faire société »
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