Tribune libre

L’hybridité comme espace d’émancipation

Homi K. Bhabha, les postcolonial studies et la notion de l’hybridité (suite)

Témoignages.re / 20 juin 2011

Pour Bhabha, le discours colonial est caractérisé par l’ambivalence, tant dans sa construction de l’altérité que par le stéréotype et le mimétisme qui caractérisent sa stratégie discursive, marquée par la fixité, la rigidité et la répétition, donc incapable de se libérer de l’idéologie de « dominance ou de dégénérescence raciale et culturelle » (LC, 134).

« Le pouvoir colonial ne disait pas seulement “vous êtes différents de nous”. Il disait aussi : “vous pouvez êtes comme nous, dans une certaine mesure, mais vous ne serez jamais entièrement comme nous. (… ) Le pouvoir colonial permettait un certain “empowerment”. Mais il maintenait la majorité des colonisés dans un moyen terme, un espace flou où leurs aspirations n’étaient pas récompensées », déclare Homi K. Bhabha dans un entretien à Sciences humaines, juin 2007.

Cette ambivalence du discours colonial, soutient Bhabha « ouvre un espace à l’hybridité culturelle. (…). Dans cette répétition (“soyez comme nous”) se glisse cependant un écart. Le mimétisme se mue en camouflage. Les Indiens acceptent de devenir chrétiens pour mieux protéger leurs croyances. L’hybridité est ainsi une manière de négocier avec l’autorité coloniale de manière à produire une contre-vérité » (Entretien, Sciences humaines, n° 183, 2007).

Mais pour l’auteur “The Location of Culture”, « si l’hybridité est importante, ce n’est pas qu’elle permettrait de retrouver deux moments originels à partir desquels un troisième moment émergerait ; l’hybridité est plutôt pour moi le “tiers-espace” qui rend possible l’émergence d’autres positions. Ce tiers-espace vient perturber les histoires qui le constituent et établit de nouvelles structures d’autorité, de nouvelles initiatives politiques, qui échappent au sens commun » (Rutherford, 2007).

Il est important de noter que pour Bhabha, l’hybridité n’est pas le mélange des deux composantes de nature bien définie qu’on a l’habitude de concevoir et qui a servi de cadre aux théories colonio-racistes de certains penseurs sur la « bâtardisation raciale », mais « une manière de détourner les injonctions du discours colonial » (Bhabha, S.H., 2007) ; une manière de déstabiliser l’ordre colonial, en appelant à la négociation. Je me permets de signaler ici ma critique de cette notion — entendue dans son sens de production d’une troisième entité après la rencontre de deux autres —, dans le cadre du débat réunionnais sur la problématique de l’unité et de la diversité (Cf. Témoignages, 07/07/07-080707).

L’importance de l’hybridité pour Bhabha « tient à ce qu’elle porte les traces des sentiments et des pratiques qui l’informent, tout comme une traduction, de sorte que l’hybridité combine les traces d’autres sens ou discours. (…) Le processus d’hybridité culturelle donne naissance à quelque chose de différent, quelque chose de neuf, que l’on ne peut reconnaître, un nouveau terrain de négociation du sens et de la représentation » (Rutheford, 2007).

Bhabha ne conçoit pas l’hybridité comme un résultat, mais comme un processus, de résistance et de subversion culturelle, jamais achevé, jamais fixé, mais sans cesse relancé. Le concept de « créolisation », de Glissant est, nous semble-t-il, assez proche de l’hybridité de Bhabha, parfois critiquée pour cause d’occultation du « caractère impitoyablement hiérarchique de la relation coloniale », du racisme et des inégalités structurelles de classe, de sexe et d’autres, de nos sociétés postcoloniales.

Cultures et identités sont fondamentalement hybrides

Bhabha pense la différence culturelle en opposition à la diversité culturelle en recouvrant aux notions de traduction et d’hybridité. La diversité fondée sur la limite de « contenus et de coutumes prédonnées » (LC) est une notion qui doit être dépassée L’objectif est de bâtir une théorie de la culture « fondée non pas sur l’exotisme multiculturel de la diversité, mais sur l’inscription de l’hybridité de la culture » (LC, 38).

Pour bâtir plus solidement sa position, Bhabha fait appel à la notion de « traduction culturelle », qu’il emprunte à Walter Benjamin (1892-1940) dans son essai, La Tâche du traducteur. Si toutes les formes de culture sont sujettes à des formes de traduction, c’est parce qu’on ne peut pas leur assigner une totalité d’être ou de sens — autrement dit, une essence, écrit Bhabha. Or, ajoute-t-il, « si l’on considère que l’acte de traduction culturelle contredit l’essentialisme d’une culture originale ou originaire donnée et antécédente, il devient clair que toutes les formes de culture sont prises dans un processus incessant d’hybridation » (Rutheford, 2007).

Il en est de même des identités. Pour le penseur du mouvement et du troisième espace, toutes les identités — individuelles ou collectives — sont de nature hybride. Elles se font et se défont au gré des logiques du moment. D’ailleurs, Bhabha préfère parler des « positions du sujet » plutôt que d’identité, notamment aux moments où ces positions changent.

Cette présentation des Postcolonial studies et de la pensée d’Homi K. Bhabha n’est évidemment pas exhaustive. Elle a simplement pour objectif d’introduire les lecteurs de “Témoignages” à « une méthode de compréhension, d’interprétation, une approche politique et éthique de la culture » (H. K. Bhabha) et une pensée, certes très complexe en raison de ses références à Miche Foucault, Jacques Derrida et Jacques Lacan (1901-1981) et de « l’inventivité conceptuelle » de son auteur, mais d’une incroyable richesse et fertilité.

(Fin)

Reynolds Michel

Sources :

BHABHA Homi K., “The Location of culture”, London-New York, Routledge, 1994
BHABHA Homi K., “Les lieux de la culture. Une théorie postcoloniale“, Paris, Payot, 2007
BHABHA Homi K., “Entretien avec Jonathan Rutherford, Multitudes” : http://www. Cairn ; info : revues-multitudes. Mise en ligne le jeudi 20 septembre 2007
GUILLERAI Marie, “Le Tiers-espace : une pensée de l’émancipation”, Acta Fabula, (2010). Dossier critique : “Autour de l’œuvre d’Homi K. Bhabha”, URL : http://www.fabula.org/revue/document 5451.php
COLLIGNON Béatrice, “Note sur les fondements des postcolonial studies”, EchoGéo (En ligne), Numéro 1/2007, mis en ligne le 06 mars 2008. URL : http://echogeo.revues.org/2009
DE LA VEGA Xavier, Entretien avec Homi K. BKABHA, Sciences humaines, n°183, juin 2007
BERGER Anne, “Traversées de frontières : postcolonialité et études de « genre » en Amérique”, “Entretien avec Anne Berger” par G. Leménager et L. Marie, in Labyrinthe (2), n0 24, 2006


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